Lettres d'une péruvienne, lettre 38 : analyse linéaire

Lettres d'une péruvienne, lettre 38 : analyse linéaire

Introduction

Lettres d’une Péruvienne (1747) est un roman épistolaire de Mme de Graffigny qui relate les aventures de Zilia, une princesse inca enlevée au moment de ses noces avec Aza et amenée en Europe, où elle découvre la société française. Au fil des lettres, Zilia observe les mœurs de son nouveau milieu avec curiosité, étonnement, parfois indignation. Parmi ses rencontres marquantes figure le chevalier Déterville, qui lui offre son aide et finit par lui déclarer son amour.

Nous sommes à la dernière lettre. Zilia, qui a désormais pleinement assimilé la langue et les codes européens, répond définitivement à Déterville : elle refuse le mariage, par fidélité à Aza, et lui propose à la place un nouvel art de vivre fondé sur l’amitié, la culture et les plaisirs simples. Cette conclusion, inattendue pour l’époque, défend l’indépendance féminine et rompt avec la convention romanesque qui voulait qu’une héroïne finisse mariée.

Problématique possible : Comment Zilia transforme-t-elle son refus d’aimer Déterville en une proposition positive, porteuse d’une vision neuve des relations humaines ?


I. Un refus net, ferme et argumenté (l. 17 à 23)

Dès l’attaque, Zilia interpelle Déterville avec vigueur : « Quoi, Déterville ! » — exclamation qui exprime à la fois la surprise et l’indignation. Elle rappelle qu’il avait « dissimulé ses sentiments » et lui reproche de se livrer « plus que jamais à leur violence ». Le vocabulaire (violence, afflige, faux espoir, abusé, offense) traduit un refus catégorique.

L’argumentation repose sur une antithèse : d’un côté, Déterville proclame une « aveugle soumission » à ses volontés, de l’autre, il tente de la convaincre d’accepter « des sentiments… opposés » à ses principes. Cette opposition dénonce une contradiction entre discours et intention.

La fermeté de Zilia est renforcée par la métaphore du roc : « résolutions plus inébranlables que les vôtres ». L’image traduit la solidité morale et la détermination. Elle refuse toute emprise : « nouvelles chaînes » — métaphore filée du mariage comme emprisonnement, qui renverse l’idéal conjugal traditionnel.

Cette première partie installe un ton de confrontation morale : Zilia assume une position radicale, contre les attentes sociales et contre la passion.


II. La proposition de l’amitié : un transfert des valeurs de l’amour (l. 23 à 44)

Après le refus, Zilia bascule dans une proposition constructive. Elle offre à Déterville une relation fondée sur l’amitié, mais en utilisant un vocabulaire qui brouille les frontières avec l’amour.

Elle promet fidélité : « je vous serai fidèle », « ma confiance et ma sincérité », « je vous les dois » — termes du champ lexical de l’amour, ici transposés à l’amitié. On observe un transfert sémantique : tout ce que l’amour a éveillé (« sentiments vifs et délicats ») se déplacera « au profit de l’amitié ».

La réciprocité est centrale : « je vous laisserai voir avec une égale franchise… » → symétrie syntaxique qui reflète l’égalité recherchée. Elle parle aussi de « notre éternelle reconnaissance », « nos âmes » : usage du nous inclusif qui crée un lien d’intimité égalitaire.

Zilia valorise la confiance : elle la compare à l’amour par sa capacité à donner « de la rapidité au temps » et à « chasser l’ennui » — métaphores temporelles qui confèrent à l’amitié un dynamisme souvent attribué à l’amour. Elle en fait une relation vivante, nourrie par l’échange intellectuel (« Nous lirons dans nos âmes »), mais sans les « sentiments tumultueux » jugés destructeurs.

Ce passage redéfinit l’amitié comme un lien aussi intense que l’amour, mais plus sûr et plus durable.


III. Un nouvel art de vivre : nature, culture et “plaisir d’être” (l. 45 à 63)

Zilia élargit alors sa proposition à une véritable philosophie de vie.

Elle commence par combattre la peur de l’oisiveté : la solitude ne devient dangereuse « que par l’oisiveté ». Par antithèse, elle montre que l’activité intellectuelle et la curiosité protègent de l’ennui.

Elle développe un rapport actif à la nature : « le simple examen de ses merveilles » — champ lexical de l’observation et de la connaissance (« varier, renouveler, agréables, intéressante, univers »). La nature devient source de renouvellement perpétuel.

Moment philosophique central : la célébration du « plaisir d’être ». L’accumulation « je suis, je vis, j’existe » → gradation ternaire qui exprime la plénitude existentielle. Zilia évoque un bonheur « pure, doux », accessible à qui sait « s’en souvenir, en jouir, en connaître le prix » → triple infinitif qui donne un rythme méditatif. On est proche des idées rousseauistes : retour à la simplicité, à la conscience de soi.

La clausule est une injonction : « venez… renoncez aux sentiments tumultueux… venez apprendre à connaître les plaisirs innocents et durables ». Zilia adopte le ton du maître à penser : elle se place en guide moral et intellectuel. L’ultime promesse (« dans mon amitié… tout ce qui peut vous dédommager de l’amour ») boucle le passage : elle oppose destructeur (amour passionnel) et constructif (amitié éclairée).


Conclusion

Cette dernière lettre transforme un refus sentimental en une offre alternative positive. Le texte alterne :

  • Fermeté rationnelle : lexique de la résistance, antithèses, métaphores de l’emprisonnement.

  • Transfert de valeurs : vocabulaire amoureux appliqué à l’amitié, symétries et parallélismes pour traduire l’égalité.

  • Vision philosophique : champ lexical de la nature, de la connaissance et de la plénitude existentielle, gradations et rythmes ternaires pour exprimer un bonheur stable.

 

Mme de Graffigny propose ici une conclusion audacieuse et féministe : Zilia affirme son autonomie, refuse la soumission aux normes, et valorise une vie fondée sur l’indépendance, la culture et le respect mutuel. C’est un véritable manifeste des Lumières, où l’amitié devient un idéal moral supérieur à l’amour passionnel.

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