Lettres d'une péruvienne, lettre 34 de la version augmentée : analyse linéaire

Lettres d'une péruvienne, lettre 34 de la version augmentée : analyse linéaire

Introduction

Paru en 1747, Lettres d’une Péruvienne de Françoise de Graffigny est un roman épistolaire qui raconte la découverte de la France par Zilia, princesse inca enlevée le jour de ses noces avec Aza. Recueillie par le chevalier Déterville, elle observe avec un regard étranger les mœurs françaises et les analyse avec lucidité. Ce regard extérieur permet à Mme de Graffigny de livrer une critique sociale et morale, notamment sur la condition féminine au XVIIIᵉ siècle.

Dans la Lettre 34, qui appartient à la version augmentée de 1752, Zilia dénonce le sort réservé aux femmes françaises : enfermement éducatif, ignorance entretenue, dépendance aux hommes. L’extrait étudié (lignes 96 à 155) correspond au moment où Zilia dresse un bilan accablant de l’éducation des filles, oppose les femmes “de mérite” à celles que la société rabaisse, et finit par accuser les hommes d’être responsables de ce système.

Problématique possible : Comment Zilia, par une argumentation structurée et indignée, transforme son constat sur les femmes en une dénonciation virulente du pouvoir masculin ?


I. La condition dégradante de la femme mariée (l. 96 à 114)

Zilia commence par élargir son propos : elle ne se limite plus aux jeunes filles mais décrit la situation des femmes mariées. Elle note que « leurs occupations sont ordinairement puériles, toujours inutiles » → gradation qui insiste sur leur inutilité sociale. Le lexique dépréciatif (« puériles, inutiles, au-dessous de l’oisiveté ») construit un portrait dévalorisé.

Elle montre aussi comment l’oisiveté entraîne une dégradation morale : l’absence de confiance en soi laisse la femme dépendante de son mari, qui « ne cherche point à la former ». L’image d’un « petit univers » réservé « à la représentation » souligne que la femme mariée n’est qu’un ornement social, réduite à un rôle d’apparat.

La phrase « elle donne dans tous les travers, passe rapidement de l’indépendance à la licence » joue sur l’antithèse indépendance/licence pour montrer comment la liberté mal encadrée se transforme en désordre. On retrouve aussi le champ lexical du vice (« travers, dissipation, licence »), qui prépare l’accusation des hommes.

Ici, Zilia ne se contente pas de déplorer l’oisiveté : elle en dénonce les causes structurelles, en suggérant que les maris contribuent à cette situation par manque d’éducation et de confiance accordée à leurs épouses.


II. Le contrepoint des « femmes de mérite » (l. 115 à 126)

Après ce portrait sombre, Zilia introduit un contre-exemple : les « femmes de mérite ». Elle leur attribue « l’attachement à leurs devoirs, la décence de leurs mœurs et les agréments honnêtes de leur esprit » → triple énumération qui valorise un idéal féminin vertueux, à la fois moral et intellectuel.

Mais cet éloge est immédiatement relativisé : « le nombre de celles-là est si borné… » → restriction qui souligne la rareté de cet idéal. L’opposition entre ces femmes exemplaires et la « multitude » des autres crée un effet de contraste qui renforce la critique du système éducatif : si la majorité échoue, c’est que les structures sociales empêchent la généralisation de ce modèle.

Zilia introduit aussi une réflexion sur l’égalité des sexes : elle affirme que les femmes « naissent ici avec toutes les dispositions nécessaires pour égaler les hommes », mais que les hommes, par orgueil, ne supporteraient pas cette égalité et la sabotent volontairement. On retrouve ici un procès d’intention direct, qui met en cause le pouvoir masculin non pas par ignorance, mais par calcul.


III. La responsabilité morale des hommes (l. 126 à 138)

La troisième partie opère un changement de cible : Zilia accuse désormais explicitement les hommes. L’attaque « l’autorité est entièrement du côté des hommes » est sans ambiguïté. Le ton se fait général et catégorique : « ils sont responsables de tous les désordres de la société ». Cette formulation globale relève de l’hyperbole argumentative, qui marque la colère.

Elle introduit une hiérarchie des fautes : « Ceux qui… laissent suivre à leurs femmes le goût qui les perd… ne sont pas les moins coupables ». On reproche non seulement les excès, mais aussi la lâcheté de ceux qui n’exercent pas leur devoir moral de formation. La répétition des verbes au présent de vérité générale donne au propos une valeur universelle et intemporelle.

Zilia décrit ainsi un système où les hommes entretiennent les vices qu’ils reprochent ensuite aux femmes, ce qui prépare la charge finale contre leur hypocrisie.


IV. L’oppression scandaleuse et l’hypocrisie masculine (l. 139 à 155)

Dans ce dernier mouvement, Zilia emploie un vocabulaire très fort pour dénoncer « l’impunité des hommes dans la société ». Le terme « scandaleuse » pourrait être implicite tant l’énumération des abus est virulente : tolérance des « désordres », « excès » de pouvoir, « impunité » totale.

Elle souligne une incohérence morale : les hommes se plaignent du « mépris » qu’on a pour leurs femmes tout en perpétuant ce mépris « de race en race », c’est-à-dire de génération en génération. L’expression, issue du lexique héréditaire, insiste sur la permanence et la reproduction sociale des inégalités.

La conclusion se place sur le plan personnel et affectif : Zilia revient à Aza, dans un appel lyrique qui contraste avec la sécheresse accusatrice précédente. La clausule (« conserver ton estime et ton amour ») replace son discours dans le cadre de la vertu et de l’exemplarité : son engagement moral n’est pas abstrait, il répond à un idéal amoureux et personnel.


Conclusion

Dans cet extrait, Zilia mène une argumentation en quatre temps : constat d’une éducation déficiente, valorisation d’un idéal féminin minoritaire, accusation frontale des hommes, et dénonciation de l’hypocrisie qui perpétue les injustices.

L’alternance entre portraits dépréciatifs et contre-exemples, l’usage de nombreux procédés rhétoriques (antithèses, gradations, hyperboles, lexiques du vice et de la vertu) et le changement progressif de ton (observation → révolte) donnent au texte une force persuasive marquée.

 

Mme de Graffigny se sert du regard étranger de Zilia pour remettre en cause la domination masculine et les structures éducatives, anticipant ainsi des débats qui prendront toute leur ampleur avec la Révolution et la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (Olympe de Gouges, 1791).

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