Lettres d'une péruvienne, lettre 5 : analyse linéaire
Introduction
Dans Lettres d’une Péruvienne,
Mme de Graffigny met en scène une jeune princesse inca, Zilia, qui
devait se marier avec Aza mais qui est enlevée par les Espagnols. Après avoir été prisonnière, elle se retrouve en France où elle découvre un monde totalement nouveau dont elle ne comprend ni la
langue ni les coutumes. Elle écrit des lettres à Aza pour lui raconter ce qu’elle vit.
L’extrait que nous étudions est tiré de la Lettre V : Zilia revient sur ses souffrances et raconte ses premières impressions au milieu de ce peuple étranger.
Nous allons montrer comment Mme de Graffigny, en donnant la parole à une héroïne étrangère, suscite l’émotion, puis comment elle utilise son regard naïf pour critiquer les Français.
Première partie : l’expression de la douleur (lignes 13 à 20)
L’extrait commence par une plainte adressée directement à Aza : « Que j’ai souffert, mon cher Aza ». L’exclamation et le vocabulaire très fort – « souffert », « privation », « mes peines », « accablement », « larmes », « désespoir » – créent un ton pathétique. On est tout de suite plongé dans l’intimité de ses sentiments.
Elle explique que la privation de ses quipos, c’est-à-dire les cordelettes à nœuds qui lui servaient à communiquer, est une douleur encore plus grande que son enlèvement : « La privation de mes quipos manquait au comble de mes peines ». Elle n’a plus le moyen d’exprimer son amour et se sent comme étouffée. On comprend que ces quipos sont son dernier lien avec Aza ; on les lui a arrachés et elle se retrouve réduite au silence.
Cette souffrance n’est pas seulement physique : elle concerne aussi sa liberté intérieure. Ne pouvant pas dire ce qu’elle ressent, elle se sent prisonnière. Cela explique pourquoi elle écrit que sa « triste consolation » est seulement de peindre par des mots ses douleurs, comme si l’écriture devenait son seul refuge.
Deuxième partie : l’incompréhension face aux Français (lignes 21 à 33)
Après avoir parlé de ses peines, Zilia décrit le lieu où elle se trouve. Elle utilise une métaphore : « une espèce de désert ». Ce mot évoque sa solitude et le fait qu’elle ne connaît personne dans ce nouvel environnement.
Les personnes qui l’entourent sont qualifiées d’« objets importuns ». Ce mot, très dur, montre qu’elle ne les voit même pas comme des êtres humains : pour elle, ce sont des obstacles qui l’empêchent de réfléchir tranquillement. Elle se sent observée : « leurs regards attentifs troublent la solitude de mon âme ». Ces regards indiscrets la privent d’intimité.
Le vocabulaire de cette partie insiste sur la contrainte : « impuissance », « j’oublie », « je crains », « violence ». On sent que Zilia se sent enfermée et menacée. Elle ne parvient pas à se faire comprendre, et ce manque de communication renforce encore son isolement.
Enfin, elle craint que ces « sauvages curieux » ne découvrent ses pensées : cette expression montre bien son incompréhension. Pour elle, ce sont eux les sauvages, parce qu’ils ont une conduite bizarre et indiscrète.
Troisième partie : le comportement étrange de Déterville (lignes 34 à 50)
À partir de la ligne 34, Zilia décrit un personnage qu’elle appelle « le cacique », et qui est en fait Déterville. Elle observe ses gestes : il se met à genoux, il reste silencieux, il baisse les yeux. Elle décrit même son « embarras respectueux ».
Mais comme elle ne connaît pas la culture française, elle interprète mal ces gestes : elle croit qu’il l’imite comme un adorateur du Soleil. Elle compare tout ce qu’elle voit à ce qu’elle connaît chez elle : elle rapproche son attitude des rituels incas, comme si elle était face à un culte religieux.
On voit qu’elle hésite : elle utilise souvent « peut-être » et des phrases interrogatives, ce qui traduit son incertitude : « peut-être prennent-ils les femmes pour l’objet de leur culte ? ».
Cette incompréhension produit un effet ironique : ce que Zilia prend pour une prière est en réalité une déclaration d’amour.
Les soupirs de Déterville deviennent, pour elle, une sorte de langage religieux : « ces soupirs qui expriment les besoins de l’âme ». Elle est incapable de comprendre que c’est simplement de l’amour.
La phrase : « Hélas ! mon cher Aza, s’il me connaissait bien, s’il n’était pas dans quelque erreur sur mon être, quelle prière aurait-il à me faire ? » est construite sur deux hypothèses irréelles : les verbes « connaissait » et « était » sont à l’imparfait, et la principale est au conditionnel présent. Elle exprime donc une situation qui n’existe pas : pour elle, Déterville ne peut pas lui demander son amour parce qu’il ne la connaît pas.
Quatrième partie : un regard étonné sur les Français (lignes 51 à 56)
La fin du passage élargit la réflexion. Zilia ne parle plus seulement de Déterville : elle parle de « cette nation ». Elle voit chez les Français une forme d’adoration presque religieuse : les mots « culte », « idôlatre », « grâces », « prière » forment tout un vocabulaire religieux.
À travers ce regard naïf, Mme de Graffigny critique les comportements français : ils apparaissent excessifs, étranges, presque ridicules quand on les voit de l’extérieur.
Ce procédé, qu’on appelle le regard étranger, oblige le lecteur à réfléchir : nous découvrons notre propre société avec les yeux de quelqu’un qui n’y est pas habitué.
Conclusion
Pour conclure, cet extrait nous montre une héroïne déchirée entre la douleur de l’exil et l’étonnement face à un monde qu’elle ne comprend pas.
Mme de Graffigny réussit à provoquer l’émotion grâce aux mots de Zilia, et en même temps elle fait une critique implicite des mœurs françaises.
L’originalité de ce passage vient du fait que nous découvrons la France à travers un regard étranger : ce décalage, parfois comique, nous oblige à voir autrement notre propre société.

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