Analyse linéaire du Voyage autour du monde de Bougainville, la description des Tahitiens
Texte
TEXTE — Extrait de Voyage autour du monde de Bougainville
« On voit souvent les tahitiens nus, sans autre vêtement qu’une ceinture. Cependant les principaux s’enveloppent ordinairement dans une grande pièce d’étoffe qu’ils laissent tomber jusqu’aux genoux. C’est aussi là le seul habillement des femmes, et elles savent l’arranger avec assez d’art pour rendre ce simple ajustement susceptible de coquetterie. Comme les Tahitiennes ne vont jamais au soleil sans être couvertes, et qu’un petit chapeau de cannes, garni de fleurs, défend leur visage de ses rayons, elles sont beaucoup plus blanches que les hommes. Elles ont les traits assez délicats ; mais ce qui les distingue, c’est la beauté de leur corps, dont les contours n’ont point été défigurés par quinze ans de torture.
Au reste, tandis qu’en Europe les femmes se peignent en rouge les joues, celles de Tahiti se peignent d’un bleu foncé les reins et les cuisses ; c’est une parure et en même temps une marque de distinction. Les hommes sont soumis à la même mode […] L’usage de se peindre y est donc une mode comme à Paris. Un autre usage de Tahiti, commun aux hommes et aux femmes, c’est de se percer les oreilles et d’y porter des perles ou des fleurs de toute espèce. La plus grande propreté embellit encore ce peuple aimable. Ils se baignent sans cesse, et jamais ils ne mangent ni ne boivent sans se laver avant et après.
Le caractère de la nation nous a paru être doux et bienfaisant. Il ne semble pas qu’il y ait dans l’île aucune guerre civile, aucune haine particulière, quoique le pays soit divisé en petits cantons qui ont chacun leur seigneur indépendant. Il est probable que les Tahitiens pratiquent entre eux une bonne foi dont ils ne doutent point. Qu’ils soient chez eux ou non, jour ou nuit, les maisons sont ouvertes. Chacun cueille les fruits sur le premier arbre qu’il rencontre, en prend dans la maison où il entre. Il paraîtrait que, pour les choses absolument nécessaires à la vie il n’y a point de propriété, et que tout est à tous. »
Bougainville, Voyage autour du monde, 1771.
Étude linéaire
I. Mouvement 1 : la valorisation de la beauté naturelle des Tahitiens
1. Le regard de l’observateur
Dès le début du texte, Bougainville emploie le pronom indéfini « on » dans « On voit souvent les Tahitiens nus ». Ce pronom a une valeur généralisante : il donne l’impression d’une observation objective, partagée par tous, et non d’un point de vue strictement personnel.
Le verbe de perception « voir » confirme cette posture d’observateur. Il inscrit le texte dans un registre descriptif fondé sur l’expérience visuelle, ce qui renforce l’impression de témoignage direct.
Enfin, l’adverbe « souvent » suggère une fréquence élevée : il contribue à installer l’idée que la nudité est une caractéristique habituelle et naturelle des Tahitiens.
2. La simplicité des vêtements
La tenue des Tahitiens est décrite de manière très simple : « nus », « une ceinture », « une grande pièce d’étoffe », « qu’ils laissent tomber jusqu’aux genoux ». Ce lexique souligne l’absence de sophistication.
L’adverbe « ordinairement » insiste sur le caractère habituel de cet habillement, ce qui renforce l’idée d’un mode de vie stable et naturel.
On peut donc parler de sobriété et de simplicité : les vêtements sont peu nombreux, sans complexité de coupe, et fonctionnels. Cette simplicité contraste implicitement avec la mode européenne, plus artificielle.
3. Le cas des femmes
Le texte montre que les femmes partagent cet habillement grâce à la phrase : « C’est aussi là le seul habillement des femmes ». L’adverbe « aussi » établit clairement une égalité entre hommes et femmes.
Les verbes « savent » et « arranger » mettent en valeur leur habileté et leur savoir-faire.
L’expression « avec assez d’art » souligne leur sens esthétique et leur capacité à embellir un vêtement simple.
Le mot « coquetterie » n’est pas ici péjoratif : il désigne plutôt un souci de plaire et une forme d’élégance naturelle, loin de l’artifice européen.
4. La beauté physique
L’explication concernant la couleur de peau est introduite par une subordonnée circonstancielle de cause : « Comme les Tahitiennes ne vont jamais au soleil sans être couvertes ».
Elles sont « plus blanches que les hommes » parce qu’elles se protègent du soleil grâce à leurs vêtements et à leur chapeau.
Leur coiffure est décrite de manière précise : « un petit chapeau de cannes, garni de fleurs ». Les éléments exotiques (cannes, fleurs) contribuent à créer une image séduisante et dépaysante.
Les adjectifs « délicats » et l’expression « la beauté de leur corps » valorisent leur apparence.
Enfin, la phrase « les contours n’ont point été défigurés par quinze ans de torture » constitue une critique implicite de l’Europe : elle fait référence aux corsets imposés aux femmes européennes, perçus comme une contrainte violente déformant le corps.
➜ Bilan intermédiaire
Cette description est élogieuse car elle insiste sur la beauté naturelle, la simplicité et l’harmonie du corps des Tahitiens. Le vocabulaire est valorisant et les remarques sont admiratives.
On commence déjà à deviner une critique de l’Europe, présentée indirectement comme une société de contrainte, d’artifice et de déformation du corps.
II. Mouvement 2 : comparaison avec les usages européens
1. Une comparaison explicite
La comparaison est introduite par la conjonction d’opposition « tandis que ».
Les femmes européennes se maquillent « en rouge les joues », alors que les Tahitiennes se peignent « d’un bleu foncé les reins et les cuisses ».
Les parties du corps diffèrent : le visage pour les Européennes (lié à l’apparence sociale), contre le corps pour les Tahitiennes (plus naturel et global).
On peut en déduire que la société européenne valorise l’apparence sociale et codifiée, tandis que la société tahitienne valorise une esthétique plus libre et naturelle.
2. La notion de « mode »
Bougainville parle de « mode comme à Paris » pour rapprocher les deux cultures, mais aussi pour ironiser : il montre que les Tahitiens ont eux aussi des usages esthétiques.
La « parure » renvoie à l’ornement, tandis que la « marque de distinction » souligne une fonction sociale : elle permet de se différencier.
Ces pratiques ont donc une valeur symbolique : elles expriment l’identité sociale et culturelle des individus.
3. Une société harmonieuse
Il est surprenant que les hommes partagent ces usages, car en Europe le maquillage est réservé aux femmes. Cela montre une société moins rigide.
Le goût pour l’ornement apparaît à travers « perles », « fleurs », « de toute espèce », ce qui suggère richesse et diversité.
La propreté est évoquée de manière très valorisante : « la plus grande propreté ».
Les procédés d’insistance sont nombreux : le superlatif (« la plus grande »), l’hyperbole (« sans cesse ») et la négation (« jamais »), qui soulignent l’importance de l’hygiène.
➜ Bilan intermédiaire
La comparaison valorise les Tahitiens en montrant que leurs pratiques sont à la fois esthétiques, naturelles et harmonieuses.
Oui, Bougainville critique implicitement les Européens : leurs pratiques apparaissent plus artificielles, plus rigides et moins naturelles.
III. Mouvement 3 : une société utopique
1. Un peuple idéal
Les Tahitiens sont caractérisés par les adjectifs « doux » et « bienfaisant », qui sont mélioratifs.
La société est présentée comme pacifique, sans « guerre civile » ni « haine particulière ».
L’anaphore de « aucune » insiste sur l’absence totale de conflit.
2. Une société fondée sur la confiance
Le narrateur formule une hypothèse avec « il est probable que », ce qui montre qu’il interprète ce qu’il observe.
Les valeurs mises en avant sont la « bonne foi », la confiance et l’honnêteté.
L’ouverture permanente des maisons (« les maisons sont ouvertes ») montre une absence de méfiance et une grande confiance entre les individus.
3. Une remise en cause de la propriété
Plusieurs exemples illustrent l’absence de propriété privée :
« Chacun cueille les fruits », « en prend dans la maison où il entre ».
Les verbes « cueillir » et « prendre » montrent un rapport libre et naturel aux biens.
La phrase « tout est à tous » signifie que les ressources sont partagées collectivement.
On peut parler d’une vision utopique car cette société est idéalisée : elle est fondée sur l’égalité, la liberté et l’absence de conflits, ce qui correspond à un modèle parfait opposé à la réalité européenne.
Conclusion
Cette idéalisation de la société tahitienne peut être mise en parallèle avec le regard critique porté sur l’Europe dans les Lettres d’une Péruvienne de Françoise de Graffigny, en particulier dans la lettre 14. Dans cette lettre, l’héroïne Zilia, étrangère à la culture française, observe avec étonnement les comportements des Français, notamment dans le domaine des relations sociales et amoureuses. Elle y dénonce l’artificialité des mœurs, le poids des conventions et le manque de sincérité, en contraste avec les valeurs de simplicité et d’authenticité qu’elle associe à sa propre culture.
Ainsi, comme chez Bougainville, le regard extérieur permet une critique indirecte mais efficace de la société européenne. Le procédé est similaire : en décrivant une autre culture ou en adoptant un point de vue étranger, les auteurs des Lumières mettent en évidence les défauts de leur propre société. Dans les deux cas, cette mise à distance invite le lecteur à remettre en question ses habitudes et à réfléchir à des modèles alternatifs fondés sur la nature, la sincérité et la liberté.

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