Montesquieu, Les lettres persanes, analyse de la lettre 99

Montesquieu, Les lettres persanes, analyse de la lettre 99

Etude linéaire

Le texte est extrait de la lettre 99 des Lettres persanes, roman épistolaire de Montesquieu publié en 1721. L'œuvre paraît au début de la Régence (1715-1723), période de transition politique et morale qui suit la mort de Louis XIV. Montesquieu y met en scène deux Persans, Usbek et Rica, qui voyagent en France et rendent compte par lettres de ce qu'ils découvrent à leurs correspondants restés en Orient. Dans cet extrait, c'est Rica, le plus jeune et le plus mordant des deux, qui écrit à son ami Rhédi, alors à Venise.

Le dispositif épistolaire est essentiel : il permet à Montesquieu d'adopter le point de vue d'un regard étranger, naïf et distancié, qui découvre les mœurs françaises avec étonnement. Ce procédé, qu'on appellera plus tard le « regard éloigné », autorise une critique d'autant plus efficace qu'elle paraît innocente : Rica ne juge pas frontalement, il s'étonne, et c'est dans cet étonnement que naît la satire.

Une problématique possible serait : en quoi cette satire des caprices vestimentaires des Français permet-elle à Montesquieu de développer une réflexion plus large sur l'instabilité de la société française de son temps ?

 

Premier mouvement : l'entrée en matière de l'épistolier

Le cadre énonciatif est posé d'emblée par les mentions « Rica à Rhédi » et « À Venise », qui rappellent les conventions de la lettre tout en garantissant une forme d'authenticité au discours. Les patronymes persans ainsi que la mention d'une ville lointaine ancrent le texte dans une dimension de récit de voyage : le lecteur français est invité à se voir lui-même à travers les yeux d'un étranger.

La subjectivité de l'épistolier s'affirme dès la première phrase avec le pronom personnel « je » et le verbe « trouver », qui connote à la fois la découverte et le jugement. Le verbe est conjugué au présent d'énonciation : Rica parle au moment où il observe, ce qui donne à son propos une vivacité et une immédiateté caractéristiques de la lettre.

L'adjectif « étonnants » mérite une attention particulière. Étymologiquement, « étonner » vient du latin populaire extonare, « frapper du tonnerre » : Rica est donc littéralement foudroyé par ce qu'il observe. Sa place en fin de phrase, en position de rejet, le met fortement en valeur et souligne la force de la stupéfaction. Le terme « caprices », au pluriel, connote l'inconstance, l'extravagance et l'imprévisibilité ; ce lexique péjoratif inscrit d'emblée le texte dans le registre satirique.

La deuxième phrase repose sur une opposition temporelle entre « cet été » et « cet hiver », soulignée par les temps verbaux : l'imparfait « étaient habillés » s'oppose au futur « seront ». Cette antithèse construit un parallélisme syntaxique qui confine au comique par sa répétition. Le mari, mentionné dans la formule « il en coûte à un mari, pour mettre sa femme à la mode », occupe une fonction d'objet dans la phrase : grammaticalement passif, il subit la mode comme une véritable tyrannie financière et conjugale.

Dans le deuxième paragraphe, Montesquieu utilise une prétérition sous forme de question rhétorique : « Que me servirait de te faire une description exacte de leur habillement et de leurs parures ? ». Rica annonce qu'il renonce à décrire, et ce renoncement est révélateur : la mode est si instable qu'elle décrédibilise par avance tout discours qui prétendrait la fixer. Les possessifs « leur habillement » et « leurs parures » instaurent une distance nette entre l'épistolier et son objet : Rica observe en étranger, sans se compromettre.

Les verbes « viendrait » et « serait » sont conjugués au conditionnel présent, ici à valeur d'irréel ou d'hypothèse. Cette modalisation, associée à la subordonnée de temps « avant que tu eusses reçu ma lettre », accentue la rapidité vertigineuse de l'évolution. L'hyperbole finale « tout serait changé » clôt le paragraphe sur l'idée d'une mutation totale et permanente, qui annule par avance tout effort de description.

 

Deuxième mouvement : des anecdotes illustratives

Après le jugement général, Rica passe à l'exemple concret pour illustrer son propos : c'est un mouvement rhétorique classique de l'argumentation par l'exemple, qui rend son discours plus vivant et plus convaincant.

Dans la première anecdote, Rica met en scène « une femme qui quitte Paris, pour aller passer six mois à la campagne ». L'éloignement géographique est nécessaire pour que se révèlent les changements : la mode parisienne est si rapide qu'une absence brève suffit à rendre la femme étrangère à son temps. Le contraste entre « six mois » et « trente ans » fonctionne par hyperbole : six mois suffisent à donner l'impression de trente années écoulées. L'adjectif « antique » est particulièrement violent : appliqué à une femme, il connote le démodé, le vieillot, le suranné, et révèle le mépris cinglant de la société parisienne envers tout ce qui n'est pas à la dernière mode.

La seconde anecdote prolonge cette idée par la transformation de la mère en « Américaine ». Comme l'indique la note, le terme désigne ici une « Indienne d'Amérique », et fait allusion à l'usage des fards et du rouge : la mère, par son maquillage outrancier, ressemble à une « sauvage » aux yeux de son propre fils. Le comique naît du décalage entre la réalité aristocratique du portrait et la perception qu'en a le fils, qui ne reconnaît plus sa mère.

Le champ lexical de la peinture est très présent : « portrait », « peinte », « peintre », « représentée », « fantaisies », « s'imagine ». Il souligne l'artificialité radicale de cette mode : la femme aristocratique est une œuvre construite, fabriquée, presque irréelle. Le verbe « méconnaître » est polysémique : il signifie à la fois « ne pas reconnaître » au sens propre, mais aussi « mépriser », « ignorer ». Le fils ne reconnaît plus le visage de sa mère, mais cette méconnaissance peut aussi être lue comme une rupture symbolique : la mode finit par dénaturer les liens familiaux et sociaux.

 

Troisième mouvement : l'extension du phénomène à la société

Dans le dernier paragraphe, le regard de Rica change d'échelle : il ne s'agit plus d'anecdotes individuelles, mais d'un véritable tableau dynamique de la société. La description prend une allure presque cinématographique, comme si Rica filmait les mouvements successifs de la mode.

L'adverbe « quelquefois » annihile toute idée de permanence et installe le règne du changement. L'antithèse entre « montent insensiblement » et « descendre tout à coup » crée un effet de bascule brutale, accentué par le terme « révolution », mot fort qui dépasse la simple variation pour évoquer un renversement complet. Les coiffures déforment littéralement le corps féminin : « leur hauteur immense mettait le visage d'une femme au milieu d'elle-même », tandis qu'à d'autres époques, « les talons faisaient un piédestal qui les tenait en l'air ». La femme, soumise à la mode, devient une créature quasi difforme, comparable à un mannequin désarticulé ou à un géant ridicule.

La question rhétorique « Qui pourrait le croire ? » introduit une nouvelle observation et amplifie la satire. Cette fois, ce ne sont plus seulement les femmes qui subissent la mode, mais toute la société : même les architectes, professionnels rigoureux dont l'art repose sur des règles immuables, sont contraints d'adapter leurs portes aux exigences capricieuses des coiffures. L'énumération « hausser, baisser et élargir leurs portes » et la formule « les règles de leur art ont été asservies à ces caprices » sont particulièrement frappantes : le verbe « asservir » fait de la mode une véritable tyrannie qui soumet jusqu'aux disciplines les plus sérieuses.

L'évocation des « mouches » illustre encore l'imprévisibilité de la mode : ces petits morceaux de taffetas noir, posés sur le visage pour faire ressortir la blancheur de la peau, apparaissent et disparaissent du jour au lendemain. L'antithèse entre « on voit » et « elles disparaissent » et le contraste temporel « quelquefois » / « le lendemain » renforcent l'idée d'un caprice permanent.

La phrase concernant la taille et les dents constitue l'acmé de la description par son absurdité. « Avoir de la taille » signifiait avoir une taille marquée, mise en valeur par la coupe du vêtement ; mais « avoir des dents » est invraisemblable au sens propre : il faut comprendre que la mode du moment empêche les femmes de les montrer, par exemple en imposant des sourires retenus ou des poses figées. Cette absurdité poussée à l'extrême est le sommet de la satire : la mode prive les femmes de leurs traits les plus naturels.

La dernière phrase synthétise l'ensemble en élargissant la réflexion à l'échelle de la « nation » qualifiée de « changeante ». Le présent de vérité générale donne à cette observation une portée universelle. L'opposition entre « filles » et « mères », articulée par l'adverbe « autrement », inscrit le changement dans la transmission générationnelle elle-même : ce n'est plus seulement la mode vestimentaire qui varie, mais l'identité même des femmes d'une génération à l'autre. Rica reprend enfin le verbe « trouver » employé au début de la lettre, ce qui referme le texte sur lui-même par une boucle énonciative et confirme son jugement initial.

 

Synthèse

Sous l'apparente légèreté du sujet — les caprices vestimentaires des Parisiennes —, Montesquieu développe en réalité une réflexion sociologique profonde sur la France de la Régence. La mode devient le symptôme d'une société instable, sans repères durables, où rien ne tient en place : ni les corps, ni les liens familiaux, ni même les arts les plus rigoureux comme l'architecture. Cette instabilité vestimentaire est l'image d'une instabilité morale et politique plus générale, celle d'une nation qui peine à se donner un ordre stable après la mort de Louis XIV.

Le regard étranger de Rica est l'instrument privilégié de cette critique. Parce qu'il vient d'une société perçue comme traditionnelle et immuable, le Persan peut s'étonner de ce que les Français trouvent normal, et son étonnement même devient une mise en accusation. Montesquieu utilise ainsi un procédé qui sera l'une des grandes inventions philosophiques du XVIIIᵉ siècle : faire critiquer une société par celui qui ne lui appartient pas, pour mieux en révéler les absurdités.

 

Plusieurs textes du parcours « Un nouvel univers s'est offert à mes yeux » entrent en résonance avec cet extrait. Les Lettres d'une Péruvienne de Mme de Graffigny (1747) reprennent le même dispositif : Zilia, princesse péruvienne, découvre la France et en livre une critique souvent féroce, en particulier sur la condition des femmes et la frivolité des mœurs. Le Voyage autour du monde de Bougainville (1771), repris et commenté par Diderot dans son Supplément, propose à l'inverse une réflexion sur les Tahitiens, leurs vêtements et leurs cosmétiques, qui éclaire en miroir l'artificialité de la société européenne. Dans tous ces textes, le détour par l'étranger permet la critique du proche, et le voyage devient une véritable méthode philosophique.

Commentaire composé

I-Une lettre vivante et distrayante

   a-Les indices de la correspondance

 

“RICA A RHEDI, A Venise.”: Cet extrait est une lettre, il s’agit donc d’un roman épistolaire. Nous le voyons grâce au nom du destinateur et du destinataire. Le lieu où la lettre va être expédié est également précisé.

“De Paris, le 8 de la lune de Saphar, 1717”: La date contribue à placer la lettre dans un contexte exotique afin d’échapper à la censure.

 

   b-Un récit structuré et à un rythme rapide

 

Le rythme est rapide car dans cet extrait il y a de nombreuses questions rhétoriques (“Qui pourrait le croire ?”) et des phrases très longues avec en guise de ponctuation, des virgules ; cela montre que Rica veut parler sans s’arrêter tellement il est effaré.

 

II-La caricature de la mode

   a-L’exagération du côté éphémère de la mode

 

“Ils ont oublié comment ils étaient habillés cet été ; ils ignorent encore plus comment ils le seront cet hiver.”: La mode des français est ici critiquée car en fonction des saisons qui passe, il y a de nouvelles apparitions, les couleurs et les coiffures changent, les françaises ne mettent pas deux ans de suite les même vêtements.

“Mais, surtout, on ne saurait croire combien il en coûte à un mari pour mettre sa femme à la mode.”: La garde robe des dames se renouvelle tellement rapidement, les maris doivent prendre soin de leur femme en leur achetant de nouveaux vêtements, ils passent alors tout leur argent dans la mode.

“avant que tu n’eusses reçu ma lettre, tout serait changé.” : Cette phrase est pour que le narrateur montre à son ami que le temps d’une lettre, les françaises changent. Il est donc ironique, par ailleurs il y a aussi le registre comique qui intervient lorsqu’après six mois, les femmes paraîtrait avoir trente ans de plus si elles ne changent pas leur garde robe au plus vite: “Une femme qui quitte Paris pour aller passer six mois à la campagne en revient aussi antique que si elle s’y était oubliée trente ans.”

 

   b-Une mode très extravagante

 

“Il a été un temps que leur hauteur immense mettait le visage d’une femme au milieu d’elle-même”: Pour le narrateur, les perruques était si gigantesque qu’entre les pieds et le haut de la perruque il y avait la tête. De même quand il dit que les talons pouvaient en faire autant : “dans un autre, c’étaient les pieds qui occupaient cette place”. Il y a donc une forte exagération.

 

   c-Les conséquences de la mode

 

“Les architectes ont été souvent obligés de hausser, de baisser et d’élargir les portes”: La mode a provoqué du changement. Parfois, les femmes étaient si grande qu’en se tenant debout, elle en passait pas les portes. Les ouvriers ont dû intervenir en retravaillant l’architecture de Versailles.

 

III-Une critique de la Haute Société et de la Royauté

   a-La Haute Société moutonnière et superficielle

 

“Il en est des manières et de la façon de vivre comme des modes : les Français changent de mœurs selon l’âge de leur roi.”: Montesquieu critique la Haute-Société, puisque les femmes de la cour s’empressent de copier les nouvelles tendances imprimées par Louis XIV et n’ont donc aucune personnalité propre.

“Le prince imprime le caractère de son esprit à la Cour; la Cour, à la Ville, la Ville, aux provinces.” : Montesquieu utilise l’ironie pour dénoncer l’absence de personnalité. C’est comme si tous les courtisans suivaient un code sans réfléchir.

 

  b-L'influence du souverain sur ses sujets

 

“Le Monarque pourrait même parvenir à rendre la Nation grave, s’il l’avait entrepris.”: Montesquieu adresse ironiquement un reproche à Louis XIV, trop occupé à faire la fête pour s’occuper du bien-être de son peuple qui meurt de faim aux portes de Versailles. Le roi devrait être un modèle de sagesse plutôt qu’un modèle vestimentaire.

“L’âme du souverain est un moule qui donne la forme à toutes les autres.” : Les courtisans se conforment à l’image physique et mentale du roi. Tout cela sans que le roi n’ait à prononcer un ordre car il est tout puissant et que chaque courtisan veut que le roi est une bonne opinion d’eux. 

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