Etude linéaire : Lettres d'une Péruvienne de Madame de Graffigny, lettre 1
Texte
LITTÉRATURE D’IDÉES, « UN NOUVEL UNIVERS S’EST OFFERT À MES YEUX »
TEXTE 1 : Lettres d’une Péruvienne, Françoise de Graffigny, 1747, lettre I
Mais quel horrible spectacle s’offrit à mes yeux ! Jamais son souvenir affreux ne s’effacera de ma mémoire.
Les pavés du temple ensanglantés, l’image du Soleil foulée aux pieds, nos vierges éperdues, fuyant devant une troupe de soldats furieux qui massacraient tout ce qui s’opposait à leur passage, nos mamas expirantes sous leurs coups, dont les habit brûlaient encore du feu de leur tonnerre, les gémissements de l’épouvante, les cris de la fureur répandant de toutes parts l’horreur et l’effroi m’ôtèrent jusqu’au sentiment de mon malheur.
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Revenue à moi-même, je me trouvai, par un mouvement naturel et presque involontaire, rangée derrière l’autel que je tenais embrassé. Là, je voyais passer ces barbares, je n’osais un libre cours à
ma respiration, je craignais qu’elle ne me coûtât la vie. Je remarquai cependant qu’ils ralentissaient les effets de leur cruauté à la vue des ornements précieux répandus dans le temple, qu’ils
se saisissaient de ceux dont l’éclat les frappait davantage et qu’ils arrachaient jusqu’aux lames d’or dont les murs étaient revêtus. Je jugeai que le larcin était le motif de leur barbarie, et
que pour éviter la mort je n’avais qu’à me dérober à leurs regards. Je formai le dessein de sortir du temple, de me faire conduire à ton palais, de demander au Capa inca du secours et un
asile pour mes compagnes et pour moi ; mais aux premiers mouvements que je fis pour m’éloigner, je me sentis arrêter. Ô, mon cher Aza, j’en frémis encore ! Ces impies osèrent porter leurs mains
sacrilèges sur la fille du Soleil.
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Arrachée de la demeure sacrée, traînée ignominieusement hors du temple, j’ai vu pour la première fois le seuil de la porte céleste que je ne devais passer qu’avec les ornements de la royauté ; au
lieu de fleurs qui auraient été semées sous mes pas, j’ai vu des chemins couverts de sang et de carnage ; au lieu des honneurs du trône que je devais partager avec toi, esclave sous les lois de
la tyrannie, enfermée dans une obscure prison ; la place que j’occupe dans l’univers est bornée à l’étendue de mon être. Une natte baignée de mes pleurs reçoit mon corps fatigué par les tourments
de mon âme, mais, cher soutien de ma vie, que tant de maux me seront légers si j’apprends que tu respires !
Etude linéaire
Introduction
Françoise de Graffigny publie Lettres d’une Péruvienne en 1747, au siècle des Lumières. Le roman prend la forme d’une correspondance fictive : une jeune Péruvienne, Zilia, écrit à Aza, l’homme qu’elle aime, après avoir été arrachée à son pays. Le regard étranger permet à l’autrice de dénoncer indirectement les violences de la conquête, la cupidité des Européens et l’illusion d’une prétendue civilisation.
Dans cet extrait de la lettre I, la narratrice raconte l’irruption de soldats dans un temple sacré. Elle décrit d’abord un massacre, puis sa tentative de survie, avant d’évoquer son enlèvement et son enfermement. Le texte mêle donc récit pathétique, dénonciation morale et critique politique.
Problématique :
Comment Françoise de Graffigny transforme-t-elle le récit d’un enlèvement en dénonciation pathétique et morale de la barbarie conquérante ?
On peut organiser l’étude linéaire en trois mouvements :
I. Lignes 1 à 4 : le spectacle traumatique du massacre
II. Lignes 5 à 14 : la narratrice cachée face à la cupidité des soldats
III. Lignes 15 à 20 : l’arrachement au monde sacré et la chute dans la captivité
I. Lignes 1 à 4 : le spectacle traumatique du massacre
Le texte s’ouvre sur une exclamation : « Mais quel horrible spectacle s’offrit à mes yeux ! ». Le mot « Mais » marque une rupture brutale : la narratrice semble reprendre un récit déjà commencé et basculer soudain dans l’horreur. L’expression « horrible spectacle » donne à la scène une dimension visuelle très forte. La narratrice n’explique pas encore : elle voit d’abord. Le groupe « à mes yeux » insiste sur le choc du regard, ce qui correspond bien au parcours associé à l’objet d’étude : un nouvel univers s’offre à ses yeux, mais il s’agit ici d’un univers de violence.
La phrase suivante, « Jamais son souvenir affreux ne s’effacera de ma mémoire », donne immédiatement à la scène une valeur traumatique. L’adverbe « Jamais », placé en tête de phrase, donne une force absolue à l’affirmation. La négation « ne s’effacera » montre que le souvenir est indélébile. La narratrice ne raconte donc pas seulement un événement passé : elle montre que cet événement continue à la hanter. L’adjectif « affreux » appartient au lexique de l’horreur et annonce le registre pathétique.
La deuxième phrase est très longue et repose sur une accumulation d’images violentes : « Les pavés du temple ensanglantés, l’image du Soleil foulée aux pieds, nos vierges éperdues, fuyant devant une troupe de soldats furieux… ». La syntaxe accumulative donne l’impression d’un chaos. Les éléments s’enchaînent rapidement, comme si la narratrice ne pouvait pas hiérarchiser ce qu’elle voit. Tout est simultanément terrible.
Le premier élément, « Les pavés du temple ensanglantés », associe le lieu sacré au sang. Le temple, normalement espace de pureté et de protection, devient un lieu de massacre. Le participe passé « ensanglantés » produit une image très concrète. L’horreur n’est pas abstraite : elle est visible sur le sol même du sanctuaire.
L’expression « l’image du Soleil foulée aux pieds » ajoute au crime une dimension religieuse. Le « Soleil », écrit avec une majuscule, renvoie à une divinité ou à un principe sacré dans la civilisation de la narratrice. Le participe passé « foulée » indique un geste de profanation. Les soldats ne se contentent pas de tuer : ils piétinent ce qui est sacré. Graffigny construit ainsi une dénonciation morale : les conquérants apparaissent comme des êtres incapables de respecter la religion et la culture d’autrui.
La narratrice évoque ensuite « nos vierges éperdues » et « nos mamas expirantes sous leurs coups ». Le déterminant possessif « nos » crée une communauté affective : Zilia ne parle pas seulement d’elle-même, mais de son peuple, de ses compagnes, de ses figures religieuses ou maternelles. L’adjectif « éperdues » suggère la panique absolue. Le participe « expirantes » montre les victimes au moment de mourir. Le texte cherche donc à provoquer la compassion du lecteur.
Les soldats, eux, sont désignés par des termes très dévalorisants : « troupe de soldats furieux », « massacraient », « leurs coups ». L’adjectif « furieux » les rapproche de bêtes sauvages dominées par la violence. Le verbe « massacraient » est plus fort que « tuaient » : il suggère une tuerie aveugle, excessive, sans justification. La formule « tout ce qui s’opposait à leur passage » montre que la violence est généralisée : les soldats avancent comme une force destructrice.
Un détail est particulièrement significatif : les habits des mamas « brûlaient encore du feu de leur tonnerre ». La narratrice ne nomme pas directement les armes à feu. Elle les décrit à travers son propre univers de représentation : « feu », « tonnerre ». Ce regard naïf ou étranger permet de rendre la violence européenne plus effrayante encore. Ce qui serait banal pour les soldats devient, pour la narratrice, un phénomène presque surnaturel et terrifiant.
La phrase se termine par une accumulation sonore : « les gémissements de l’épouvante, les cris de la fureur ». Après la vue, l’ouïe est sollicitée. La scène devient insoutenable parce qu’elle est à la fois visuelle et auditive. Les mots « gémissements », « cris », « épouvante », « fureur », « horreur », « effroi » composent un champ lexical de la terreur. La violence est partout, « de toutes parts ».
Enfin, la narratrice affirme que cette scène lui « ôt[a] jusqu’au sentiment de [son] malheur ». Cette formule est très forte : l’horreur collective est si grande qu’elle dépasse même sa souffrance personnelle. Elle est comme anesthésiée par le spectacle du massacre. Le verbe « ôter » suggère une dépossession : la violence lui enlève jusqu’à la capacité de ressentir son propre malheur.
Dans ce premier mouvement, Françoise de Graffigny construit donc un tableau pathétique et accusateur. La conquête est présentée non comme une victoire, mais comme un massacre sacrilège.
II. Lignes 5 à 14 : la narratrice cachée face à la cupidité des soldats
Le deuxième mouvement commence par l’expression « Revenue à moi-même ». Elle indique que la narratrice a été momentanément comme sortie d’elle-même sous l’effet de la terreur. Elle retrouve ensuite un minimum de conscience et de perception. Le texte passe alors du spectacle collectif au point de vue plus intime de Zilia.
La narratrice se découvre « rangée derrière l’autel », par « un mouvement naturel et presque involontaire ». Elle ne s’est pas cachée par calcul réfléchi, mais par instinct de survie. L’adjectif « involontaire » montre que son corps a réagi avant sa raison. L’autel devient un refuge, mais un refuge fragile. Il est aussi symbolique : dans l’horreur, la narratrice se replie derrière ce qui représente encore le sacré.
La précision « que je tenais embrassé » est importante. Le verbe « embrasser » signifie ici « entourer de ses bras », mais il suggère aussi une forme d’attachement affectif et religieux. Zilia se cramponne littéralement au monde sacré qui est en train d’être détruit. Le geste est à la fois physique, psychologique et spirituel.
Le déictique « Là » installe ensuite la scène du point de vue de la narratrice cachée : « Là, je voyais passer ces barbares ». Le verbe « voyais » est à l’imparfait, ce qui prolonge la vision. Elle observe les soldats défiler, sans pouvoir agir. Le démonstratif « ces » dans « ces barbares » a une valeur de jugement. La narratrice désigne les soldats comme des êtres moralement inférieurs. Il y a ici une inversion ironique très intéressante : les Européens se pensent souvent comme civilisés, mais le regard de Zilia les révèle comme des barbares.
La peur est ensuite exprimée de manière très corporelle : « je n’osais un libre cours à ma respiration, je craignais qu’elle ne me coûtât la vie ». La respiration devient dangereuse. Le simple fait de respirer pourrait la trahir. Cette hyperbole pathétique montre l’extrême vulnérabilité de la narratrice. La subordonnée « qu’elle ne me coûtât la vie » dramatise la situation : le moindre signe de présence peut entraîner la mort.
Cependant, la narratrice n’est pas seulement une victime terrifiée. Elle observe et comprend. La phrase « Je remarquai cependant » marque le retour de l’intelligence. L’adverbe « cependant » introduit une nuance : malgré la peur, elle parvient à analyser le comportement des soldats.
La suite de la phrase repose sur trois propositions subordonnées complétives : « qu’ils ralentissaient les effets de leur cruauté », « qu’ils se saisissaient de ceux dont l’éclat les frappait davantage », « et qu’ils arrachaient jusqu’aux lames d’or dont les murs étaient revêtus ». Cette construction montre une observation méthodique. Zilia regarde, compare, déduit.
Le lexique de la richesse domine : « ornements précieux », « éclat », « lames d’or ». Les soldats ne sont pas arrêtés par la compassion, mais par la convoitise. Ils ralentissent leur cruauté seulement lorsqu’ils aperçoivent des objets précieux. La formule « les effets de leur cruauté » est révélatrice : la cruauté est présentée comme leur disposition naturelle, et le pillage comme une conséquence de cette disposition.
L’expression « jusqu’aux lames d’or dont les murs étaient revêtus » insiste sur l’avidité extrême des envahisseurs. Le mot « jusqu’aux » indique qu’ils ne se contentent pas de voler les objets visibles ou faciles à emporter : ils dépouillent même les murs. La conquête est donc dévoilée comme pillage.
La narratrice formule alors clairement sa conclusion : « Je jugeai que le larcin était le motif de leur barbarie ». Le verbe « jugeai » est essentiel. Zilia n’est pas une narratrice passive ; elle interprète les faits. Le mot « larcin », qui signifie vol, rabaisse les conquérants : leur violence n’a rien de noble ni d’héroïque. Elle repose sur un motif vil, matériel, honteux. La phrase constitue une dénonciation directe de la cupidité coloniale.
Cette lucidité lui permet d’élaborer un plan : « pour éviter la mort je n’avais qu’à me dérober à leurs regards ». Le verbe « dérober » signifie ici « cacher », mais il crée aussi un écho ironique avec le vol des soldats. Eux dérobent les richesses ; elle doit se dérober à leurs yeux. La survie dépend donc de l’invisibilité.
La phrase suivante enchaîne plusieurs infinitifs : « sortir du temple, me faire conduire à ton palais, demander au Capa inca du secours et un asile ». Cette série d’infinitifs traduit la rapidité de son raisonnement. La narratrice imagine un parcours de salut : quitter le temple, rejoindre le palais, obtenir protection. Le mot « asile » évoque un refuge, tandis que l’expression « pour mes compagnes et pour moi » montre que Zilia ne pense pas seulement à sa propre survie. Elle garde une dimension collective et solidaire.
Mais ce projet est immédiatement interrompu par la conjonction « mais » : « mais aux premiers mouvements que je fis pour m’éloigner, je me sentis arrêter ». Le renversement est brutal. L’expression « aux premiers mouvements » souligne l’échec immédiat de sa tentative. Elle n’a même pas le temps d’agir. Le verbe pronominal « je me sentis arrêter » insiste sur la passivité subie : son corps est saisi par une force extérieure.
L’apostrophe « Ô, mon cher Aza » rappelle la forme épistolaire du texte. Zilia n’écrit pas à un destinataire abstrait : elle s’adresse à celui qu’elle aime. Cela renforce le pathétique. L’exclamation « j’en frémis encore ! » montre que le souvenir continue de provoquer une réaction physique. Le passé n’est pas apaisé ; il reste présent dans le corps.
La phrase finale du mouvement est une condamnation morale très forte : « Ces impies osèrent porter leurs mains sacrilèges sur la fille du Soleil. » Les soldats sont désignés comme « impies », c’est-à-dire irrespectueux du sacré. Le verbe « osèrent » exprime l’indignation : ils ont franchi une limite qu’ils n’auraient jamais dû franchir. Les « mains sacrilèges » donnent au geste une violence religieuse, presque blasphématoire. Enfin, l’expression « la fille du Soleil » rappelle l’identité sacrée et royale de Zilia. L’enlèvement n’est donc pas seulement une agression individuelle : c’est une profanation.
Dans ce deuxième mouvement, le texte passe de la peur à l’analyse. Zilia comprend que la violence des soldats est motivée par le vol, puis elle devient elle-même victime d’un geste sacrilège. La critique de la conquête se précise : les envahisseurs sont barbares, cupides et impies.
III. Lignes 15 à 20 : l’arrachement au monde sacré et la chute dans la captivité
Le troisième mouvement commence par deux participes passés placés en tête de phrase : « Arrachée de la demeure sacrée, traînée ignominieusement hors du temple ». Cette construction insiste immédiatement sur la passivité de Zilia. Elle ne sort pas du temple : elle en est « arrachée ». Elle ne marche pas : elle est « traînée ». Les verbes soulignent la brutalité physique de l’enlèvement.
L’expression « demeure sacrée » désigne le temple avec une grande solennité. Elle rappelle que Zilia est expulsée non seulement d’un lieu, mais d’un univers spirituel. L’adverbe « ignominieusement » ajoute une dimension morale : l’acte est honteux, dégradant. Il ne s’agit pas simplement d’un déplacement forcé, mais d’une humiliation.
La narratrice dit ensuite : « j’ai vu pour la première fois le seuil de la porte céleste ». Cette expression est paradoxale. Voir ce seuil aurait dû être un moment glorieux, associé à la royauté et au sacré. Mais elle le voit dans les pires conditions. La formule « pour la première fois » souligne l’ironie tragique de la situation : l’événement attendu est entièrement dénaturé.
La relative « que je ne devais passer qu’avec les ornements de la royauté » rappelle le destin auquel Zilia était promise. Elle devait franchir cette porte comme reine ou future souveraine, dans un cadre rituel et honorifique. Le conditionnel passé implicite de cette destinée perdue est renforcé par la suite du texte. Le contraste entre ce qu’elle aurait dû vivre et ce qu’elle vit réellement structure tout le mouvement.
Ce contraste apparaît clairement dans le parallélisme « au lieu de… j’ai vu… ; au lieu de… esclave… ». La répétition de « au lieu de » construit une opposition entre le destin attendu et le destin subi. C’est l’un des procédés majeurs du passage.
Premier contraste : « au lieu de fleurs qui auraient été semées sous mes pas, j’ai vu des chemins couverts de sang et de carnage ». Les « fleurs » évoquent une cérémonie heureuse, l’honneur, la beauté, peut-être le mariage ou l’accession au rang royal. En face, les « chemins couverts de sang et de carnage » appartiennent au registre tragique. Le texte oppose donc les signes de célébration aux traces du massacre.
Deuxième contraste : « au lieu des honneurs du trône que je devais partager avec toi, esclave sous les lois de la tyrannie, enfermée dans une obscure prison ». L’antithèse est extrêmement forte. D’un côté, il y a « les honneurs du trône », la royauté, la dignité, l’union avec Aza. De l’autre, il y a « esclave », « tyrannie », « prison ». Zilia passe de la souveraineté à l’asservissement.
La formule « que je devais partager avec toi » introduit une douleur intime dans le récit politique. Ce n’est pas seulement un rang social qu’elle perd, mais un avenir amoureux avec Aza. La violence historique détruit donc aussi une destinée personnelle.
L’expression « les lois de la tyrannie » mérite attention. Elle associe deux termes presque contradictoires : la loi devrait renvoyer à l’ordre et à la justice, tandis que la tyrannie désigne l’arbitraire et l’oppression. La conquête instaure donc une fausse loi, un ordre injuste. Graffigny dénonce ainsi une domination politique illégitime.
La mention de « l’obscure prison » ajoute une image de clôture. L’adjectif « obscure » peut désigner l’absence de lumière, mais aussi l’effacement social. Zilia n’est plus visible comme fille du Soleil ; elle est enfermée, réduite, dépossédée.
Cette réduction est formulée de manière presque philosophique : « la place que j’occupe dans l’univers est bornée à l’étendue de mon être ». La phrase est abstraite, mais très forte. Zilia a perdu son rang, son espace, son peuple, son avenir. Il ne lui reste que son corps et sa conscience. Le verbe « bornée » exprime la limitation radicale. Elle qui était liée au Soleil, au temple, au trône et à Aza se retrouve réduite à elle-même.
Le pathétique revient ensuite avec l’image de la natte : « Une natte baignée de mes pleurs reçoit mon corps fatigué par les tourments de mon âme ». La « natte » est un objet pauvre, qui contraste avec les « ornements de la royauté » évoqués plus haut. L’expression « baignée de mes pleurs » relève de l’hyperbole pathétique : les larmes semblent recouvrir son seul lieu de repos. Le corps et l’âme sont associés dans la souffrance : son « corps » est « fatigué » parce que son « âme » est tourmentée.
La fin de l’extrait introduit cependant une lueur d’espoir : « mais, cher soutien de ma vie, que tant de maux me seront légers si j’apprends que tu respires ! » La conjonction « mais » marque un renversement affectif. Malgré l’horreur, une pensée demeure : Aza. L’expression « cher soutien de ma vie » fait de l’être aimé la condition même de sa survie.
La phrase repose sur une hyperbole : « tant de maux me seront légers ». Les souffrances décrites sont immenses, mais elles deviendraient supportables si Zilia apprenait qu’Aza est vivant. Le verbe « respires » est très simple, presque minimal. Il ne s’agit même pas encore de le revoir, de lui parler ou de le retrouver : il suffit qu’il respire. Ce détail rejoint discrètement le motif de la respiration déjà présent plus haut, lorsque Zilia craignait que sa propre respiration ne lui coûtât la vie. Respirer devient le signe premier de la survie.
Dans ce dernier mouvement, la narratrice raconte donc une chute brutale : elle passe du sacré à la prison, de la royauté à l’esclavage, de l’avenir amoureux à l’incertitude. Mais l’amour pour Aza demeure une force de résistance intérieure.
Conclusion
Cet extrait de Lettres d’une Péruvienne est à la fois un récit pathétique et un texte de dénonciation. Françoise de Graffigny y fait entendre la voix d’une victime de la conquête, ce qui permet de renverser le point de vue traditionnel : les conquérants, au lieu d’apparaître comme des héros civilisateurs, sont montrés comme des « barbares », des « impies », des voleurs et des tyrans.
Le texte progresse du spectacle collectif du massacre vers la souffrance intime de Zilia. Cette progression rend la dénonciation plus efficace : le lecteur est d’abord frappé par l’horreur de la scène, puis il comprend les motivations cupides des soldats, avant de mesurer les conséquences personnelles de cette violence sur la narratrice.
Le passage relève donc pleinement de la littérature d’idées : à travers l’émotion, Graffigny fait réfléchir le lecteur sur la violence coloniale, le mépris des cultures étrangères, le pillage et l’abus de pouvoir.
Question de grammaire
Question possible : Analysez les propositions subordonnées dans la phrase suivante :
« Je remarquai cependant qu’ils ralentissaient les effets de leur cruauté à la vue des ornements précieux répandus dans le temple, qu’ils se saisissaient de ceux dont l’éclat les frappait davantage et qu’ils arrachaient jusqu’aux lames d’or dont les murs étaient revêtus. »
Cette phrase contient d’abord une proposition principale :
« Je remarquai cependant »
Le verbe principal est « remarquai », au passé simple. Son sujet est « je ». Cette proposition principale introduit ce que la narratrice observe.
Elle est suivie de trois propositions subordonnées conjonctives complétives, toutes introduites par la conjonction de subordination « que » ou sa reprise « qu’ » :
« qu’ils ralentissaient les effets de leur cruauté… »
« qu’ils se saisissaient de ceux… »
« et qu’ils arrachaient jusqu’aux lames d’or… »
Ces trois propositions ont la même fonction : elles sont compléments d’objet direct du verbe “remarquai”. Elles répondent à la question : Je remarquai quoi ?
Réponse : qu’ils ralentissaient leur cruauté, qu’ils se saisissaient des objets précieux, et qu’ils arrachaient les lames d’or.
Ces trois subordonnées sont coordonnées entre elles : les deux premières sont juxtaposées par une virgule, puis la troisième est introduite par « et ». Cette construction produit un effet d’accumulation : la narratrice enchaîne plusieurs observations qui prouvent la cupidité des soldats.
Il faut aussi distinguer ces complétives de deux propositions subordonnées relatives présentes dans la même phrase :
« dont l’éclat les frappait davantage » : cette relative complète le pronom « ceux ».
« dont les murs étaient revêtus » : cette relative complète le groupe nominal « les lames d’or ».
Dans ces deux relatives, « dont » est un pronom relatif. Il remplace un complément introduit par « de » : l’éclat de ceux-ci ; les murs étaient revêtus de lames d’or.
Cette phrase est donc grammaticalement riche : elle combine des complétives, qui rapportent les observations de Zilia, et des relatives, qui précisent les objets convoités. Sur le plan du sens, cette construction sert la dénonciation : la syntaxe accumule les preuves de la cupidité des soldats.

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