Commentaire composé : Cendrillon de Joël Pommerat, Partie I, scène 10
Texte
Sandra, la très jeune fille, vient de perdre sa mère. Avec son père, elle emménage chez sa future belle-mère. La famille recomposée s'organise.
LA BELLE-MÈRE (à la très jeune fille). – Et toi tu ramasseras les oiseaux morts qui s'écrasent contre les vitres dans le jardin et qui s'entassent par terre.
LA TRÈS JEUNE FILLE (satisfaite). – Très bien, ça c'est bien, je vais aimer faire ça ramasser les cadavres d'oiseaux¹, ça va me faire du bien de ramasser des oiseaux morts, avec mes mains. (un petit temps) Ma mère, elle aimait bien les oiseaux.
Le père fait signe à sa fille de se taire.
LA BELLE-MÈRE (à la très jeune fille). – Tu nettoieras les cuves des sanitaires, les cuves des sept² sanitaires des trois² étages.
LA TRÈS JEUNE FILLE (satisfaite). – Je crois que je vais aimer faire ça les cuves des sept sanitaires, ça va me faire du bien de nettoyer les cuves des sept sanitaires.
LA BELLE-MÈRE. – Voilà.
LE PÈRE (à la belle-mère). – Ça va peut-être aller comme ça ?!
Un temps.
LA TRÈS JEUNE FILLE (au père). – Tu te souviens, maman, elle détestait faire ça les sanitaires ?
Le père a l'air accablé.
LA BELLE-MÈRE (de plus en plus violente, à la très jeune fille). – Et tu nettoieras les lavabos et les baignoires de toute la maison, tu les déboucheras aussi, partout où ils sont encombrés et bouchés, surtout dans la chambre des filles³, tu retireras les touffes de cheveux, les touffes de mèches de cheveux emmêlés et mélangés avec la crasse.
LE PÈRE (à la belle-mère). – Ça va aller !
LA TRÈS JEUNE FILLE. – Oui, ça aussi, je crois que je vais aimer ça, retirer les cheveux des lavabos, c'est dégueulasse, ça va me faire du bien.
LA BELLE-MÈRE. – Parfait.
LA TRÈS JEUNE FILLE. – En plus, ma mère elle avait les cheveux longs et elle en mettait toujours partout.
Le père, dépassé, semble désespéré.
LA BELLE-MÈRE. – Voilà. Et ça c'est une première répartition des tâches pour commencer et démarrer la nouvelle organisation des choses pratiques ici dans cette maison, on continuera ça un peu plus tard.
Elle sort, suivie de ses deux filles. Le père allume une cigarette.
LE PÈRE (à sa fille). – [J'ai] envie de refaire ma vie, de recommencer une nouvelle vie… Il faut que tu fasses des efforts et que tu comprennes ça, s'il te plaît, sinon ça ne marchera pas.
On entend la belle-mère : « Et alors qu'est-ce que tu fais toi, tu viens ? J'ai à te parler. » Le père, surpris et effrayé, tend brusquement sa cigarette à la très jeune fille et sort rejoindre la belle-mère. La très jeune fille écrase la cigarette⁴ sur la semelle de sa chaussure.
Partie I, scène 10, © Éditions Actes Sud.
-
Dans le conte des frères Grimm, les oiseaux aident Cendrillon dans ses tâches ménagères.
-
Chiffres symboliques récurrents dans les contes.
-
La belle-mère a deux filles.
-
Les filles appelleront Sandra « Cendrier », rappelant la Cendrillon du conte.
Problématique
Comment Joël Pommerat modernise le conte Cendrillon dans le but de dénoncer les violences intrafamiliales ?
Plan détaillé de commentaire composé
I. Une réécriture moderne du conte de Cendrillon
A. Une situation directement inspirée du conte traditionnel
L’extrait reprend plusieurs éléments reconnaissables du conte de Cendrillon. Sandra vient d’emménager chez sa future belle-mère, dans une famille recomposée où se trouvent aussi « ses deux filles ». La structure familiale rappelle donc le schéma du conte : une jeune fille orpheline de mère, un père remarié, une belle-mère autoritaire et des demi-sœurs privilégiées.
La scène met aussi en place le motif des tâches ménagères imposées. La belle-mère ordonne à Sandra de ramasser les oiseaux morts, de nettoyer les sanitaires, les lavabos et les baignoires. Comme Cendrillon, la jeune fille est progressivement réduite à une fonction domestique. Elle n’est pas accueillie comme une enfant de la maison, mais comme une servante.
B. Une transposition contemporaine et dégradée de l’univers merveilleux
Cependant, l’extrait ne reprend pas le conte de manière féerique. Il le transpose dans un univers très concret, quotidien et presque sordide. Les tâches imposées ne sont pas seulement ménagères : elles sont répugnantes. Le texte insiste sur les « cadavres d’oiseaux », les « cuves des sanitaires », les « touffes de cheveux », les « mèches de cheveux emmêlés » et la « crasse ».
Le merveilleux du conte est donc remplacé par une réalité sale et brutale. Les oiseaux, qui aident Cendrillon chez les frères Grimm, deviennent ici des « oiseaux morts » qu’il faut ramasser. Le motif traditionnel est renversé : ce qui était signe d’aide et de magie devient signe de mort et de dégoût.
C. Des références symboliques au conte
Les notes soulignent également la dimension symbolique de l’extrait. Les nombres « sept », « trois » et « deux » sont présentés comme des chiffres récurrents dans les contes. L’univers du conte reste donc présent, mais sous une forme discrète, presque ironique.
La fin de la scène annonce aussi le surnom humiliant de Sandra : les filles l’appelleront « Cendrier », ce qui rappelle évidemment « Cendrillon ». Le geste final, lorsque Sandra écrase la cigarette sur la semelle de sa chaussure, prépare cette transformation symbolique. Elle devient celle qui reçoit les déchets des autres, comme Cendrillon était associée aux cendres.
II. Une scène de domination et de violence familiale
A. L’autorité froide et brutale de la belle-mère
La belle-mère domine toute la scène par sa parole. Elle distribue les tâches à l’aide du futur de l’indicatif : « tu ramasseras », « tu nettoieras », « tu retireras ». Ce futur a ici une valeur d’ordre. Sandra n’a pas le choix : son rôle dans la maison est décidé pour elle.
La belle-mère parle avec une froideur administrative. Elle présente l’exploitation de Sandra comme une simple « répartition des tâches » et une « nouvelle organisation des choses pratiques ». Cette formulation très neutre masque la violence réelle de la situation. La belle-mère transforme une injustice en organisation domestique raisonnable. C’est précisément ce qui rend la scène inquiétante.
B. Une violence qui augmente progressivement
La violence de la belle-mère s’intensifie au fil de l’extrait. La didascalie « de plus en plus violente » rend cette progression explicite. Au début, elle demande à Sandra de ramasser les oiseaux morts ; ensuite, elle lui impose les sanitaires ; enfin, elle détaille longuement les cheveux, les lavabos, les baignoires et la crasse.
Cette accumulation produit un effet d’écrasement. La longueur de la réplique de la belle-mère donne l’impression que les corvées se multiplient sans limite. Sandra est enfermée dans une logique d’humiliation : plus elle accepte, plus la belle-mère ajoute de nouvelles tâches.
C. La lâcheté et l’impuissance du père
Le père comprend que la situation est anormale, mais il n’agit pas réellement. Ses interventions sont faibles et hésitantes : « Ça va peut-être aller comme ça ?! », puis « Ça va aller ! » Il ne formule jamais une véritable opposition. Il tente seulement de calmer la belle-mère.
Les didascalies insistent sur son impuissance : il a « l’air accablé », il est « dépassé », il « semble désespéré ». À la fin, il apparaît même « surpris et effrayé » quand la belle-mère l’appelle. Il est donc dominé lui aussi, mais son impuissance a des conséquences graves : il abandonne sa fille à la violence de la nouvelle organisation familiale.
Son discours à Sandra aggrave cette impression. Il lui demande de « faire des efforts » et de comprendre son désir de « refaire [sa] vie ». Autrement dit, il fait porter à sa fille la responsabilité de l’équilibre familial. Au lieu de la protéger, il lui demande de s’adapter.
III. Une scène troublante où le deuil de Sandra transforme la violence en malaise
A. Une réaction paradoxale de Sandra
Sandra ne se révolte pas. Au contraire, elle semble accepter les tâches avec satisfaction : « je vais aimer faire ça », « ça va me faire du bien ». Cette réaction crée un profond malaise, car elle contraste avec l’horreur des tâches imposées.
Le spectateur comprend que cette satisfaction n’est pas normale. Elle ne signifie pas que Sandra aime réellement être humiliée ; elle révèle plutôt son état psychologique fragile. Elle vient de perdre sa mère et semble chercher dans ces tâches dégoûtantes une manière de rester liée à elle.
B. La présence obsédante de la mère morte
À chaque tâche, Sandra associe un souvenir de sa mère. Les oiseaux lui rappellent que sa mère « aimait bien les oiseaux ». Les sanitaires lui rappellent que sa mère « détestait faire ça ». Les cheveux dans les lavabos lui rappellent que sa mère « avait les cheveux longs » et « en mettait toujours partout ».
La mère morte envahit donc la scène. Sandra interprète chaque corvée comme une occasion de retrouver une trace maternelle. Le texte montre ainsi un deuil douloureux, presque pathologique : Sandra transforme la saleté, les cadavres et les déchets en souvenirs affectifs.
C. Un mélange de comique noir et de tragique
La scène peut faire rire par son absurdité : Sandra remercie presque la belle-mère de lui imposer des tâches répugnantes. Le décalage entre l’horreur des corvées et son enthousiasme produit un comique noir.
Mais ce comique est immédiatement rattrapé par le tragique. Le spectateur comprend que Sandra est une enfant endeuillée, mal protégée, installée dans une famille où elle devient déjà une victime. Le père lui-même cherche à la faire taire lorsqu’elle parle de sa mère. La parole de Sandra dérange, parce qu’elle rappelle ce que les adultes veulent effacer : la mort de la mère et la souffrance de l’enfant.
La fin de la scène condense cette violence symbolique. Le père donne sa cigarette à sa fille avant de rejoindre la belle-mère. Sandra écrase la cigarette : elle devient littéralement celle qui reçoit les restes, les déchets, les cendres. Le surnom futur de « Cendrier » est donc préparé par ce geste. La réécriture de Cendrillon devient ainsi beaucoup plus sombre : Sandra n’est pas seulement une héroïne de conte maltraitée, elle est une enfant abandonnée dans son deuil.
Conclusion
Ce passage réécrit le conte de Cendrillon en le ramenant dans un univers familial contemporain, banal et cruel. La belle-mère impose son autorité sous couvert d’organisation domestique, tandis que le père, incapable de protéger sa fille, participe indirectement à son humiliation. Mais la scène tire surtout sa force du comportement de Sandra : son acceptation des corvées révèle moins de la docilité qu’un deuil profond, qui transforme chaque tâche répugnante en souvenir de sa mère. Le texte mêle donc comique noir, violence psychologique et tragique familial.

Écrire commentaire