Portrait de Cliton. Les Caractères, livre XI fragment 122, Jean de LA BRUYÈRE, 1688.

Portrait de Cliton. Les Caractères, livre XI fragment 122, Jean de LA BRUYÈRE, 1688.

 

Le champ lexical qui domine ce passage est celui de la nourriture et de la gastronomie. Des termes comme "dîner", "souper", "digestion", "entrées", "potages", "rôt", "entremets", "hors-d'œuvre", "fruit", "assiettes", "vins", et "liqueurs" sont utilisés pour souligner l’obsession de Cliton pour la nourriture. Ce champ lexical met en évidence son caractère monomaniaque centré exclusivement sur les plaisirs de la table.

 

 

La Bruyère utilise une accumulation rapide de détails spécifiques liés à la routine alimentaire de Cliton. En énumérant de manière détaillée ses repas, ses conversations et ses souvenirs gastronomiques, il brosse un portrait précis et rapide de Cliton. La répétition des actions et des termes alimentaires, ainsi que l'utilisation de phrases courtes et directes, contribuent à définir rapidement et efficacement sa personnalité obsédée par la nourriture.

 

 

La Bruyère utilise principalement des verbes au présent de l’indicatif, ce qui donne un caractère d’actualité et de continuité aux actions de Cliton. Ce choix de temps suggère que ces comportements sont constants et répétitifs, renforçant l’idée d’une obsession permanente. L'effet produit est celui d'une monotonie et d'une invariabilité dans la vie de Cliton, soulignant son manque de diversité d'intérêt et de profondeur.

 

 

L'irruption de la première personne du singulier à la ligne 1028 est saisissante car elle introduit un changement de perspective, passant de la description objective à un commentaire personnel et critique de l’auteur. Cela renforce l’engagement de La Bruyère et implique directement le lecteur en créant un lien plus intime avec l’écrivain. Cette stratégie persuasive rend le jugement de La Bruyère plus immédiat et percutant, soulignant le caractère répréhensible de l'obsession de Cliton.

 

 

La Bruyère utilise l’antiphrase pour exprimer son ironie, en attribuant à Cliton des qualités de manière sarcastique. Par exemple, il qualifie Cliton de "personnage illustre" et "arbitre des bons morceaux", des expressions qui, dans le contexte, sont utilisées pour souligner la futilité et l’obsession de Cliton plutôt que pour le louer. Cette ironie est renforcée par l'accumulation de détails excessifs et par le contraste entre l'importance que Cliton accorde à la nourriture et la trivialité de cette obsession.

 

 

Le moraliste reproche indirectement à Cliton son manque de profondeur et d’intérêt pour des sujets plus nobles ou intellectuels. La Bruyère critique la superficialité de Cliton, qui consacre sa vie à des plaisirs éphémères et matériels. Les arguments sont basés sur la futilité de son existence centrée sur la gastronomie, illustrant un défaut de caractère et une absence de véritable engagement ou de valeurs élevées.

 

 

L'euphémisme employé par La Bruyère pour évoquer la mort de Cliton, "le jour qu’il est mort, quelque part où il soit il mange", produit un effet d’humour noir. En minimisant la gravité de la mort par une expression banale et détournée, La Bruyère souligne de manière satirique l'obsession de Cliton qui semble transcender même la mort. Cet effet comique renforce la critique de la monomanie de Cliton et son manque de sens dans l’existence.

 

 

Cliton est non seulement l’archétype du gourmet, mais il incarne aussi la superficialité et l’obsession pour les plaisirs matériels. Il représente une personnalité monomaniaque, incapable de s’intéresser à autre chose que la nourriture. Ses conversations et ses souvenirs sont exclusivement centrés sur les repas, ce qui révèle une vie dépourvue de diversité et de richesse intellectuelle. Cette fixation excessive sur un seul aspect de la vie montre un manque de profondeur et de discernement.

 

 

La leçon délivrée par le moraliste est pleine d’humour noir car elle utilise la mort de Cliton pour souligner l’absurdité et la vacuité de son obsession. En déclarant que Cliton continue de manger même après sa mort, La Bruyère tourne en dérision l’incapacité de Cliton à échapper à sa monomanie. Cette chute met en évidence la futilité d'une vie consacrée uniquement aux plaisirs gastronomiques, tout en utilisant un ton léger et sarcastique pour renforcer la critique.


Etude linéaire

Explication linéaire

1. Cliton, un personnage obsédé par la nourriture

a. Le champ lexical de la nourriture domine ce passage : “bons morceaux”, “digestion”, “souper”,“diner”,”liqueurs”,”potages”,”rôt”,”entremets”,”plats”,"vin","assiettes","cuisines","ragoût","nourrir","goût","manger". Ce lexique de la nourriture souligne l'obsession de Cliton pour les repas. 

b. La Bruyère construit le début de l’extrait comme une définition rapide de la personnalité grâce à l'ironie et à la négation restrictive : Cliton n'a jamais eu en toute sa vie que deux affaires”.

c. La Bruyère emploie des verbes conjugués au présent de l’indicatif pour décrire l’habitude et au passé composé avec un aspect accompli, qui produit un effet de continuité dans l’action de manger. 

 

2. L’ironie du moraliste

a. L'irruption de la première personne du singulier à la ligne 1028 “il me fait envie de manger à une bonne table où il ne soit point” est saisissante parce qu’on comprend que le narrateur connaît le personnage dont il fait le portrait à charge. Cela accroît l’antipathie du lecteur envers Cliton.

b. La Bruyère manifeste son ironie avec une énumération des actions de Cliton lors d’un repas, et avec des antiphrases : “il ne s'est jamais vu exposé à l'horrible inconvénient de manger un mauvais ragoût, ou de boire d'un vin médiocre”, “il a surtout un palais sûr”. 

c. La Bruyère montre que Cliton est égoïste et tyrannique puisqu’il n’accepte pas les goûts culinaires différents et impose les siens : “ il a surtout un palais sûr, qui ne prend point le change”.

 

3. Une chute pleine d’humour noir

a. L'euphémisme employé par La Bruyère pour évoquer la mort de Cliton a un effet humoristique : “Mais il n'est plus, il s'est fait du moins porter à table jusqu'au dernier soupir : il donnait à manger le jour qu'il est mort, quelque part où il soit il mange, et s'il revient au monde, c'est pour manger.”

b. Cliton n’est pas que l'archétype du gourmet puisque le moraliste insiste aussi sur son caractère égoïste, autoritaire et indifférent aux autres : “aussi est-il l'arbitre des bons morceaux, et il n'est guère permis d'avoir du goût pour ce qu'il désapprouve.”

c. On peut dire que le moraliste delivre une leçon pleine d’humour noir dans la chute du fragment car il se moque du sujet sensible de la mort pour en faire une phrase ironique : “il donnait à manger le jour qu'il est mort, quelque part où il soit il mange, et s'il revient au monde, c'est pour manger.”


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