Analyse de Vénus anadyomène de Rimbaud

Analyse de Vénus anadyomène de Rimbaud

Analyse linéaire de « Vénus Anadyomène » de Rimbaud :

Nous allons analyser les deux quatrains et les deux tercets du sonnet Vénus Anadyomène d’Arthur Rimbaud, en suivant trois mouvements :

  1. Une parodie du tableau de Botticelli

  2. Un portrait monstrueux

  3. La modernité de la provocation


Mouvement 1 : Une parodie du tableau de Botticelli (Titre et premier quatrain)

Dès le titre, Vénus Anadyomène, qui signifie littéralement “Vénus sortie des eaux”, Rimbaud annonce une référence directe au célèbre tableau de Botticelli. Mais très vite, il va détourner ce modèle pour en faire une parodie ironique et cruelle, une sorte de contre-blason.

  • Vers 1 :Cercueil vert en fer blanc
    Rimbaud remplace le coquillage noble et élégant du tableau par un cercueil, donc un objet funeste, associé à la mort. Le mot “vert” évoque une couleur diabolique, liée aux sorcières ou au mal. Le matériau, “fer blanc”, renvoie à un objet de pauvre, sans éclat ni émail.
    Le contre-rejet “une tête” isole ce mot en fin de vers, comme si seule la tête sortait du cercueil, ce qui crée une image macabre, presque celle d’un cadavre.

  • Vers 2 :Fortement pommadés
    Rimbaud insiste sur le maquillage excessif, qui évoque une vieille femme cherchant à masquer sa déchéance. C’est une critique de la coquetterie ridicule, qui rappelle le mythe de Jézabel, femme biblique associée à la séduction perverse.

  • Vers 3 :D’une vieille baignoire émerge
    Nouvelle image détournée : le coquillage devient une vieille baignoire, à l’image de la femme qui en surgit. Ce vers accentue la dégradation par rapport au modèle antique.
    La moquerie passe aussi par les rimes : Rimbaud romp avec les rimes croisées classiques, au profit de rimes embrassées, comme pour mieux embrasser son sujet grotesque.
    Il ajoute : “lente et bête” : deux qualificatifs péjoratifs. “Lente” évoque une vitalité absente, un corps fatigué ; “bête”, un esprit sans intelligence. La femme est donc laide et idiote, sans aucun attrait.

  • Vers 4 :Avec des déficits assez mal ravaudés
    Même le maquillage ne suffit pas à masquer ses “déficits”, c’est-à-dire ses imperfections physiques. L’expression “mal ravaudés” donne une impression de rafistolage mal fait, ce qui renforce la laideur générale du personnage.


Mouvement 2 : Un portrait monstrueux (Deuxième quatrain)

Le second quatrain poursuit la disséquation cruelle du corps féminin, comme un catalogue de tares physiques.

  • Vers 5 :Puis le col gras et gris
    Le cou, ou “col”, est “gras”, donc gros, peu gracieux, et “gris”, ce qui peut évoquer la vieillesse, la saleté, voire la mort.

  • Vers 6 :Qui saillent” (rejet)
    Le rejet met en valeur ce verbe : “saillir” évoque des omoplates saillantes, une ossature apparente. L’image est presque celle d’un cadavre, renforcée par la suite : “le dos court qui rentre et qui ressort”, qui suggère une bosse, donc un corps difforme et disharmonieux.

  • Vers 7 :Puis les rondeurs des reins semblent prendre l’essor
    On pourrait penser à une tentative d’envol, mais ici cela renvoie à une masse graisseuse qui déborde, une forme massive et disgracieuse.

  • Vers 8 :La graisse sous la peau paraît en feuilles plates
    Rimbaud adopte une description quasi-anatomique, presque médicale, comme s’il disséquait la femme. L’image des “feuilles plates” évoque les couches de cellulite, ce qui accentue encore le rejet du corps féminin.


Mouvement 3 : La modernité de la provocation (Tercets)

Dans les tercets, Rimbaud pousse l’ironie et la provocation à leur paroxysme, dans une volonté de choquer les lecteurs bourgeois.

  • Vers 9 :L’échine est un peu rouge
    Le mot “échine” est souvent réservé aux animaux, notamment les cochons : déshumanisation totale. Le corps était gris, maintenant rouge : couleur du sang, de la chair vivante, mais dans un registre cru et répugnant.
    Le tout sent un goût” : il fait appel à l’odorat et au goût, créant une synesthésie dégoûtante, qui imprègne le lecteur.

  • Vers 10 :Horrible étrangement” (rejet)
    Cet oxymore, rejeté pour être mis en valeur, reflète la laideur singulière de cette Vénus. Le mot “étrangementn’atténue pas l’horreur, il la rend plus inquiétante encore. L’adverbe “surtout” annonce une aggravation du portrait déjà très noir.

  • Vers 11 :Des singularités qu’il faut voir à la loupe…
    On sent une attente chez le lecteur : Rimbaud prépare la chute, la révélation finale. L’expression “voir à la loupe” accentue la précision clinique, presque pornographique, de la description.

  • Vers 12 :Les reins portent deux mots gravés
    On découvre que cette femme est tatouée, ce qui, à l’époque, était associé aux prostituées. Il ne s’agit donc pas seulement d’une femme laide, mais aussi moralement dévalorisée.

  • Vers 13 :Et tout ce corps remue et tend sa large croupe
    Le mot “croupe”, comme “échine”, est réservé aux animaux (notamment les chevaux). L’image est sexuelle, évoquant une position d’offrande charnelle, ce qui rappelle le poème « Une Charogne » de Baudelaire. Rimbaud s’inscrit donc dans la lignée du réalisme provocateur, mais pousse encore plus loin la crudité.

  • Vers 14 :Belle hideusement d’un ulcère à l’anus
    La chute est brutale, avec une oxymore frappante : “belle hideusement”. La beauté est pervertie, réduite à une laideur obscène. La dernière expression, “un ulcère à l’anus”, choque volontairement : langage cru, image dégoûtante, qui viole les codes de la poésie noble. Rimbaud bouscule le lectorat bourgeois et refuse l’idéalisation du corps féminin.


Conclusion :

 

Ce sonnet de Rimbaud est une véritable provocation artistique, qui détourne les codes classiques du blason et de la représentation mythologique. En déconstruisant le mythe de Vénus, il propose un portrait volontairement monstrueux, grotesque et obscène, qui marque une rupture avec la tradition poétique. À travers cette “Vénus déchue”, il exprime une forme de révolte contre le bon goût bourgeois, et annonce déjà les audaces de la modernité poétique, qui influenceront les surréalistes et bien d’autres.


Mouvement 1 : Une parodie du tableau de Botticelli (Titre et premier quatrain) --> contre blason

 

v1 : “cercueil vert en fer blanc” -> Le coquillage est remplacé par un objet funeste : le cercueil. Il est vert -> couleur non noble car associée au diable, au sorcières. Il est en fer blanc-> c’est un objet de pauvre car il n’est pas couvert d’émaille. / Contre-rejet : “une tête” -> isole ce nom en fin d’un vers où l’on parle de cercueil -> seule la tête sort : la tête d’une morte?

 

v2 : “fortement pommadés” -> image d’une vieille femme qui cherche à tout prix à préserver la splendeur de la jeunesse -> mythe de Jézabel : image péjorative de Vénus

 

v3: “D'une vieille baignoire émerge”-> le coquillage est maintenant une baignoire, vieille comme la femme qui en surgit -> vraie mise en parallèle avec le tableau de Boticelli dont il se moque (voir titre -> son poème porte le même titre que le tableau : anadyomène signifie “sortie des eaux” en grec)-> cherche à se moquer, à rompre avec les codes -> se voit aussi dans la structure des rimes : les rimes croisées habituelles dans le quatrain laissent place à des rimes embrassées-> contraste entre la réalité du tableau et celle décrite dans le poème / 

“lente et bête” -> Deux quallificatifs pour la femme -> l’un pour son physique : lente -> montre que sa vieillesse la rend fragile et laide. L’autre pour son portrait moral: femme laide qui n’est même pas intelligente => elle n’a rien pour plaire

 

v4 : “Avec des déficits assez mal ravaudés” -> Insiste sur sa laideur que même le surplus maquillage décrit au vers 2 ne parvient pas à corriger.

 

Mouvement 2 : Un portrait monstrueux (Deuxième quatrain)

 

v5: “Puis le col gras et gris,” -> désigne le cou -> gras-> personne grosse et laide. Gris-> couleur qui désigne la mort 

 

v6 : “Qui saillent” -> rejet pour mettre en valeur ce verbe qui désigne les omoplates qui ressortent -> accentue l’impression et l’image d’une personne à l’ossature visible -> image d’un cadavre/ “le dos court qui rentre et qui ressort” -> femme bossue -> corps disharmonieux, contraire aux préceptes de beauté

 

v7 : “Puis les rondeurs des reins semblent prendre l'essor” -> Femme large au niveau du bassin -> grasse comme au niveau du coup et bossue -> aucun de ses traits n’a de grâce

 

v8 : “La graisse sous la peau paraît en feuilles plates” -> description qui semble anatomique, comme si Rimbaud procédait à une dissection du corps de la femme qu’il décrit -> il distingue les différentes couches de tissus -> cellulite -> trait du corps féminin vu comme laid et disgracieux.



Mouvement 3 : La modernité de la provocation (Tercets)

 

v9 : “L'échine est un peu rouge” -> emploie un terme normalement utilisé pour les animaux (en particulier les cochons) -> pour lui la femme est un objet. Change de couleur pour décrire son corps-> il était gris il devient rouge -> aussi une couleur qui évoque la mort -> couleur du sang/ “et le tout sent un goût” -> mise en avant de la perception sensorielle du lecteur-> synesthésie qui provoque une sensation de dégoût chez lui 

 

v10: “Horrible étrangement” -> rejet de cet oxymore -> terme “horrible” très fort est comme nuancé sans vraiment l’être par l’adverbe “étrangement” -> ce qui est étrange est normalement vu de manière péjorative -> la Vénus est comme un spécimen rare par sa laideur./ adverbe “surtout” -> a déjà dressé un portrait extrêmement péjoratif )> annonce que ce qui suit le sera davantage 

 

v11 : “Des singularités qu'il faut voir à la loupe…” -> Rentre dans une description détaillée-> effet d’attente qui prépare la chute

 

v12 : “Les reins portent deux mots gravés” -> la femme prote un tatouage -> signe caractéristique des prostituées-> en plus d’être laide physiquement, elle n’est pas noble d’un point de vu moral

 

v13 : “Et tout ce corps remue et tend sa large croupe” -> nouvel emploi d’un terme normalement utilisé pour les animaux (en particulier le cheval) + description d’une position qui pourrait paraître sexuelle => lien avec le poème de Charles Baudelaire : “Les Charognes” -> Rimbaud s’inscrit dans la lignée de Baudelaire -> volonté de choquer les esprits

 

v14 : oxymore “Belle hideusement” -> le seul attrait de cette femme est son caractère sexuel -> la relègue au rang d’objet/ chute : “d'un ulcère à l'anus”-> langage cru -> contraire aux codes de la noblesse par qui le poème était lu -> Rimbaud marque les esprits en faisant une description qui semble obscène.

 


Les premiers poèmes de Rimbaud sont marqués d’une forte empreinte autobiographique et laissent entrevoir l’itinéraire d’un jeune poète rebelle en quête de liberté. Dans Vénus anadyomène, Rimbaud revisite le topos de la naissance de Vénus d’une manière originale et montre ainsi sa volonté de réformer la poésie.

 

I) Une étonnante Vénus anadyomène

Vénus est un personnage mythologique, qui est toujours représenté de manière privilégié, Vénus anadyomène est la déesse qui sort des eaux, en général d’une grande beauté.

Dans ce poème il y a un décalage entre le titre et le portrait dressé par le poète.

Le titre fait référence à une représentation traditionnelle de Vénus, cela active des souvenirs de représentation connus chez le lecteur comme l’évocation de Botticelli.

Dès le Vers 1 il y a un décalage qui va culminer avec la pointe du poème.

Le poème s’ouvre sur une comparaison funèbre, qui tranche avec la représentation lumineuse traditionnelle.

Le poète s’amuse avec le mythe : Vénus Anadyomène représente la naissance, sortant d’un coquillage ce qui marque un contraste avec la baigneuse qui sort d’une « vieille baignoire » comparée à un « cercueil ».

Les tons de bleu de la mer sont ici dégradés en vert et gris.

La baigneuse porte un tatouage ce qui laisse penser que c’est une prostituée : « Clara Venus »

La rime finale qui lie Vénus et anus marque un décalage total et obscène avec le topos. Rimbaud tourne en ridicule un topos artistique.

Il s’inspire du contre blason qui date de la Renaissance et qui sert à montrer la laideur d’une partie du corps féminin. Dans ce poème il y a de nombreux éléments en rapport avec la laideur de la baigneuse. 

 

II) Un portrait monstrueux

1) Une extrême laideur

Description du corps de haut en bas sous forme d’accumulation, v.3”tête”, v.5”col”, v.6”omoplates”.

Adjectifs dépréciatifs: “grosse” “large” “saillantes”

“omoplates larges et saillantes” : les omoplates ne sont pas une partie érotisé du corps féminin, de plus si elles sont larges et saillantes cela est très péjoratif.

Allitération en [gr] “gras et gris” plus “graisse” cette sonorité est très déplaisante et dépréciative. 

Les formules hyperboliques:”horrible étrangement” , “belle hideusement” montrent la baigneuse comme un modèle de laideur. De plus l’adjectif “étrangement montré que sa laideur sort de l’ordinaire.

Rimes péjoratives: “tête” et “bête”, “Venus”,”anus”

Soins de beauté maladroits : deux adverbes “fortement”, “assez mal”

Son physique semble difforme utilisation d’adjectifs contradictoires pour décrire son corps: “large”, “court”, “rond”,”plat”

Le "dos court qui rentre et qui ressort" est probablement sexualisé. 

Une synesthésie qui va mélanger odeur et goût accentue le dégoût du lecteur « le tout sent un goût horrible étrangement ».

 

2) Une vision fantastique 

Ce qui contribue à la description du corps hideux c’est une vision fantastique (cauchemardesque).

L’atmosphère est macabre dès le premier quatrain avec la comparaison « vieille baignoire » et « cercueil ». 

On a l’impression que le corps de la prostituée est détaché du reste du corps comme si elle était coupée.

Le verbe « émergé » donne l’impression d’une apparition. 

Également les couleurs « rouge », « vert », « gris » renvoient à un cadavre en décomposition.

 

III) La modernité de la provocation

1) Un humour provocateur

Détournement du topos artistique.

Humour : jeu complice avec le lecteur : v10: utilisation du pronom personnel « on » le lecteur est invité à regarder/être le voyeur de la baigneuse peut être son client ?

On relève de nombreux termes en lien avec la vision dans le poème : « qu’il faut voir avec la loupe ».

Point culminant de l’humour du poète à la pointe du poème « ulcère à l’anus » et la rime « Vénus »,  « anus » quasiment blasphématoire.

 

2) Un poème moderne qui rompt avec la tradition 

Rimbaud réécrit de manière personnelle le mythe de Vénus : de manière provocatrice avec le tatouage « Clara Venus » signifie l’illustre Vénus, c’est un nom de prostituée

Rimbaud utilise une forme traditionnelle, le sonnet en alexandrins, mais il prend de la distance avec la tradition : la forme des rimes ainsi que les rimes elles-mêmes changent entre les quatrains (rimes croisés puis embrassées) (ABBA Cddc au lieu de ABBA ABBA)

Il n’y a pas la rupture traditionnelle au 9ème vers, le portrait continue.

La pointe du sonnet est particulièrement significative grâce à l’oxymore « belle hideusement ».

Rimbaud se place dans la lignée de Baudelaire puisqu’il choisit un thème prosaïque et en fait un sujet poétique. Il nous ouvre une conception moderne du beau qui se trouve dans la laideur.

 

Conclusion : Rimbaud propose dans son sonnet un traitement original du topos de la naissance de Vénus mais derrière ce qui ressemble à une blague de jeunes poètes il y a un parti pris politique qui est celui de la modernité. Rimbaud marche dans les pas de Baudelaire et fait de sa Vénus anadyomène une fleur du mal. 

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