Analyse de La Bruyère, Les Caractères, livre 8, fragment 74, De la Cour

Analyse du livre VIII des Caractères de La Bruyère, De la Cour, fragment 74

Au XVIIème siècle, Jean de La Bruyère se fait l'observateur minutieux des seigneurs de son temps, témoignant de cette « comédie humaine » qui se joue à la cour. Ses observations nourrissent son œuvre majeure, "Les Caractères", publiée initialement en 1688. Ce recueil, enrichi au fil des éditions, devient un outil de critique sociale, politique et littéraire, où même le roi Louis XIV n'échappe pas à la satire. La Bruyère y déploie son talent et son intelligence pour critiquer les privilèges de la naissance et de la fortune.

 

Dans "Les Caractères", La Bruyère présente diverses catégories de la population, chacune opposée à l'autre : les vieillards, symboles de sagesse et de bonne éducation, sont contrastés avec les jeunes gens, représentants de la débauche. Les femmes, critiquées pour leur coquetterie, sont mises en parallèle avec les hommes, qui dissimulent leurs véritables intentions. Enfin, les grands de la cour sont présentés dans une relation triangulaire avec Dieu et le roi, illustrant une hiérarchie sociale pyramidale.

 

La Bruyère aborde également les caractères étrangers, en décrivant le peuple sauvage à travers les yeux d'un narrateur étranger. Cette approche crée une distanciation, marquée par l'emploi du pronom impersonnel « on » et des verbes d'état. La description d'un temple nommé Église, faisant allusion à la chapelle de Versailles, sert à créer une illusion de découverte, tout en situant géographiquement ces observations dans un contexte étrange et lointain.

 

La satire est un élément central de l'œuvre de La Bruyère. Elle est à la fois universelle, critiquant des thèmes comme la débauche, l'alcoolisme, la coquetterie féminine et l'hypocrisie masculine, et historiquement ancrée, reflétant un monde de dissimulation et de débauche propre à son époque. La Bruyère critique la soumission totale au roi, allant jusqu'à satiriser la monarchie et l'idée d'un roi divin, en particulier dans son traitement de la messe et de la place du roi dans la société.

 

Ainsi, "Les Caractères" de La Bruyère se révèlent être une satire mordante de la cour de son époque. L'auteur utilise habilement la distanciation pour échapper à la censure, tout en dépeignant avec acuité les travers de la société de son temps. Son œuvre reste un témoignage précieux de la vie sociale et politique du XVIIème siècle, offrant une critique pertinente des mœurs de la cour et de la hiérarchie sociale de son époque.


Analyse du livre VIII des Caractères de La Bruyère, De la Cour, fragment 74

INTRODUCTION. CONTEXTE Monarchie absolue, Cour rassemblée autour du roi Louis XIV. Vie réglée et étiquette rigoureuse. Les nobles rivalisent pour attirer l’attention du roi. La Bruyère, familier de la Cour du grand Condé, observe la Cour et son temps. Sensible aux attentes et aux goûts de son temps il offre un regard sur le monde qui l’entoure sous une forme discontinue, courte : ŒUVRE Les Caractères, publiés entre 1688-1696. Composé de 10 livres. EXTRAIT Le livre VIII constitue une vaste réflexion sur la société de cour, que le moraliste a pu observer lors de ses fréquents séjours à Versailles. Il reproche aux courtisans leur arrivisme, leur orgueil, leur hypocrisie et leur manque de moralité. Rompant avec les portraits de types sociaux et les courtes maximes, La Bruyère opte dans le fragment 74 pour une forme argumentative originale, décrivant la cour comme une contrée lointaine, à la fois curieuse et dépaysante. Ce dispositif dit « du regard étranger » permet de mettre en lumière les incohérences d’un microcosme tellement replié sur lui-même qu’il ne les voit même plus.

LECTURE La Bruyère décrit ici un « pays » qu’il présente comme imaginaire et surprenant : mettez en évidence, en ralentissant votre lecture, l’étonnement qu’il feint d’éprouver devant telle ou telle coutume étrange. Derrière la fausse naïveté affichée par le moraliste, ce fragment brosse un portrait à charge de la cour : adoptez un ton moqueur lors de l’évocation des ridicules des courtisans et pour faire sentir toute l’ironie de la chute.

PROBLÉMATIQUE Quelle critique de la cour est brossée ici à travers un regard étranger ?

I) Un « regard étranger » faussement naïf

La mise en place du dispositif du « regard étranger »

Une description ethnologique

Dans ce texte, La Bruyère rompt avec l’ethos qui était jusque-là le sien, celui de l’habitué de la cour. Il lui préfère pour ce fragment celui de l’étranger qui se lance dans une description presque ethnologique de la cour de France, qu’il met ainsi à distance comme s’il s’agissait d’une société lointaine et nouvellement découverte, objet de curiosité et donc d’observation. Il y parvient à l’aide du pronom indéfini « on », qui vient remplacer le « je » auquel le lecteur était jusque-là habitué + focalisation externe et surtout de l’utilisation du déterminant indéfini « une région » pour décrire Versailles, procédé qui sera repris au fil de l’extrait par les expressions « pays», « cette contrée », « ces peuples », « les gens du pays », et enfin par la mention précise de la latitude et de la longitude de ce « pays », alors même qu’il s’agit de Versailles, lieu parfaitement identifié et tout proche.

Un discours aux allures scientifiques

Le discours de La Bruyère se donne des allures scientifiques en proposant une typologie des habitants de ce pays : d’abord « les vieillards », puis « les jeunes gens » ; viendront ensuite « les femmes du pays ».

Un ton scientifique qui n’est qu’apparent

Le ton froidement scientifique et descriptif qui convient à l’ethos de l’ethnologue étudiant une peuplade nouvelle n’est en réalité qu’apparent et, dès ces premières lignes, la dimension satirique du propos de La Bruyère se fait jour derrière les connotations des adjectifs qu’il choisit.

Ainsi, les attributs renvoyant aux vieillards sont très laudatifs (« galants », «polis», « civils ») même si l’éloge tourne court : il s’agit de trois synonymes et la politesse semble être bien la seule qualité observable dans ce microcosme versaillais.

Les adjectifs associés aux jeunes gens et à leurs comportements sont systématiquement péjoratifs : « durs », « féroces » (ce qui peut renvoyer ici à une forme de bestialité inquiétante), « ridicules » (et il est légitime de s’interroger sur la nature de ces « amours ridicules » : s’agit-il d’une référence aux nombreux adultères qui se jouent à la cour, y compris de manière presque officialisée par l’habitude des Grands, et même du roi, à afficher des maîtresses ? ou bien d’une évocation déguisée des relations homosexuelles de certains Grands, comme Monsieur, le frère du roi ?).

La Bruyère se plaît aussi à évoquer le caractère souvent désabusé des courtisans à qui il faut des distractions toujours renouvelées et des émotions toujours plus fortes : le jeu d’antithèse entre « sobre », «modéré », « insipide », « éteint » et « violentes ».

Une objectivité mise à mal : dans cette première partie de texte, le propos se veut purement scientifique et donc descriptif et objectif : en témoigne la syntaxe, principalement constituée de propositions juxtaposées, et l’absence de modalisation dans l’évocation des us et coutumes de cette « région ».

De ce fait, lorsque le terme fortement connoté « débauche » intervient, le lecteur est surpris par la rupture de tonalité mise en œuvre : le narrateur exprime à travers ce mot un jugement de valeur hautement dépréciatif.

La formule « il ne manque à leur débauche que de boire de l’eau-forte » montre un narrateur qui rompt avec l’objectivité du scientifique pour s’autoriser un commentaire personnel aussi humoristique que piquant sur la propension à l’alcoolisme des jeunes gens qu’il décrit, prêts à boire n’importe quel liquide, aussi fort soit-il, et même non potable !

II) La dénonciation du culte de l’apparence

Dénonciation des pratiques propres à la bonne société du XVIIe siècle :

Dans ce passage, La Bruyère fait référence aux modes et aux habitudes de Versailles, tout en feignant de ne pas en connaître le lexique spécifique. Les femmes, comme les hommes d’ailleurs, usent et abusent du maquillage : périphrases nombreuses : « artifices », « peindre leurs lèvres, leurs joues, leurs sourcils et leurs épaules » : la poudre de riz donne aux courtisans le teint parfaitement blanc qui sied aux plus hautes catégories sociales, les fards et le charbon rehaussant les traits du visage. On a aussi recours à des mouches pour attirer l’œil sur les parties les plus flatteuses du corps. Les femmes portent des robes aux décolletés vertigineux, hyperbole.

La Bruyère ne se contente pas de décrire ces pratiques ; il en profite pour souligner la bêtise de ceux qui en usent : « artifice qu’elles croient servir », « comme si elles craignaient », pointant l’écart entre l’objectif visé (polyptote « beauté »/« belles ») et le résultat. Les femmes de la cour sont obnubilées par leur apparence physique, comme le souligne le champ lexical du corps (« lèvre », « joues », « épaules », « bras», « sourcils », « cheveux », « visage ») associé à celui de l’apparence (« artifice », « physionomie », « étalent », « cacher », « se montrer », « traits »).

Les hommes comme les femmes portent, sur leurs cheveux véritables, des perruques poudrées, parfois très spectaculaires tant elles sont volumineuses. Partout, le moraliste, observateur de ces pratiques, les condamne et de nombreuses expressions, très modalisées, laissent entendre ce jugement de valeur négatif. On le voit, il s’éloigne à nouveau de l’ethos de l’ethnologue, de l’observateur étranger, pour laisser parler sa subjectivité et laisser entendre son opinion critique. La sévérité du terme « confuse » dit bien qu’on est loin de l’idéal de clarté du classicisme.

III) La critique d’une organisation sociale

C’est dans ce passage que La Bruyère s’empare avec le plus de brio du dispositif du regard étranger. Il feint de ne pas connaître le lexique spécifique du rituel catholique et en délègue à d’autres la connaissance, comme le montrent le vocabulaire païen et les périphrases.

Le déterminant possessif « leur » associé à plusieurs reprises au nom de Dieu relève aussi de ce fonctionnement : La Bruyère, catholique comme tout Français du XIIème siècle, et croyant naturellement à l’existence du dieu unique des chrétiens, feint de le considérer comme une divinité locale et presque exotique.

Distanciation du regard étranger : cette distanciation induite par la fiction du regard étranger lui permet alors de souligner la bizarrerie des messes royales : « les Grands forment un vaste cercle au pied de cet autel, et paraissent debout, le dos tourné directement au prêtre et aux saints mystères, et les faces élevées vers leur roi ». Les courtisans semblent vénérer le roi plutôt que Dieu et le moraliste souligne ainsi le ridicule de cette pratique.

Theatrum mundi : Ajoutons enfin que le cérémonial de la messe ici rappelle plutôt le spectacle théâtral, manière pour le moraliste de souligner, quoique discrètement, le caractère douteux de la foi des courtisans, plus préoccupés, semble-t-il, de faire la cour au roi qu’à prier le Seigneur : hyperbole (« à qui ils semblent avoir tout l’esprit et tout le cœur appliqué»).

La Bruyère décrit, toujours en adoptant le regard naïf d’un observateur étranger, le rituel de la messe catholique tel qu’on pouvait l’observer dans la chapelle royale du palais de Versailles. La description de la messe est très organisée et La Bruyère, s’approchant peu à peu de son objet, est conduit à évoquer une succession d’acteurs dont l’ordre d’apparition dans l’extrait reproduit l’organisation de la société du XVIIe siècle : « le peuple », « les grands de la nation », « le roi » et « Dieu » (« On ne laisse pas de voir dans cet usage une espèce de subordination »).

On retrouve là les diverses composantes, dans l’ordre, de la monarchie absolue de droit divin, organisation pyramidale en haut de laquelle trône le roi et juste au-dessus, Dieu lui-même, comme le moraliste le synthétise dans cette formule jouant de l’épanadiplose : « car ce peuple paraît adorer le Prince, et le Prince adorer Dieu ».

Épanadiplose : Figure rhétorique jouant sur la répétition et le croisement d'un même terme. Elle apparaît lorsque dans deux propositions corrélatives, l’une commence et l'autre finit par le même mot. Par exemple, « il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger »

La dernière phrase constitue la pointe humoristique du passage : elle joue à plein du dispositif du regard étranger : « Les gens du pays le nomment *** ; il est à quelque quarante-huit degrés d’élévation du pôle, et à plus d’onze cents lieues de mer des Iroquois et des Hurons. » La Bruyère fait le choix de ne pas nommer Versailles, laissant le lecteur s’amuser de cette manière de regarder un lieu familier comme s’il était exotique ; la mention de la latitude et de la longitude, ainsi que celle du « pôle », rappellent le discours scientifique du géographe ou de l’ethnologue. Quant à la mention des Iroquois et des Hurons, elle permet un décentrement du regard et participe de la satire de Versailles : ses habitants, les courtisans, les Grands et le roi ne sont pas, pour une fois, placés au centre du monde, mais apparaissent comme une peuplade dépaysante, curieuse à observer, au même titre que les Indiens d’Amérique.


 

Le mot « on » est un pronom indéfini qui permet de généraliser le discours et de ne pas désigner un sujet précis. Le mot « une » est un article indéfini, utilisé ici pour introduire une région non spécifiée. L'énonciateur ne livre pas le nom de la région, ce qui produit un effet de mystère et d'universalité, laissant entendre que la critique pourrait s'appliquer à n'importe quelle société. Cela donne également un ton d'observation anthropologique, comme si l'auteur étudiait une tribu inconnue.

 

 

La figure de style utilisée est l'antithèse, opposant les « vieillards » aux « jeunes gens ». La Bruyère choisit cette figure de style pour accentuer le contraste saisissant entre les comportements des deux groupes d'âge, soulignant l'inversion des rôles traditionnels et des valeurs morales dans cette société.

 

 

La liste des attributs montre que les vieillards sont « galants, polis et civils », alors que les jeunes sont « durs, féroces, sans mœurs ni politesse ». Cette inversion des caractéristiques attendues (les jeunes étant généralement plus aimables et les vieillards plus rigides) indique que la région décrite est un monde à l’envers, où les normes et les valeurs sont renversées.

 

 

Les jeunes gens sont « affranchis de la passion des femmes » car ils sont plus intéressés par des plaisirs matériels et immédiats, tels que les festins et les boissons. Les « amours ridicules » peuvent être des liaisons superficielles et dénuées de sincérité, ou des relations perverses et déviantes qui ne correspondent pas aux normes sociales et morales traditionnelles.

 

 

La remarque sur le vin peut sembler logique dans le contexte d'une débauche excessive. La figure de style utilisée est l'hyperbole, en exagérant le fait que même le vin ne suffit plus à satisfaire les débauchés. Elle vise à exhiber l'excès et l'insatiabilité des jeunes gens, montrant leur dépendance à des plaisirs toujours plus intenses.

 

 

Il y a une gradation ascendante de la toxicité : du vin, on passe aux eaux-de-vie, puis aux liqueurs les plus violentes, et enfin à l'eau-forte. La figure de style employée est la métonymie, où « eau-forte » représente une substance extrêmement corrosive et dangereuse. Le mot « débauche » résume les mœurs des hommes, indiquant leur tendance à l'excès et à l'autodestruction.

 

 

 

La Bruyère emploie le procédé de la description généralisante et indéfinie, utilisant « les femmes du pays » sans les nommer spécifiquement. On peut parler d’un ton ethnographique car il observe et décrit les coutumes comme un anthropologue décrirait une culture exotique. On retrouve ce même thème du regard éloigné dans d'autres portraits des « Caractères », notamment dans ceux qui critiquent les mœurs de la cour.

 

 

Les deux thèmes qui évoquent la prostitution sont l'artifice et l'exhibitionnisme. Les femmes utilisent des artifices pour se rendre belles (peinture des lèvres, des joues, des sourcils, etc.) et exposent leurs corps (gorge, bras, épaules), comportements souvent associés à la séduction mercantile.

 

 

 

Le mot « contrée » renforce l'idée d'un endroit lointain et exotique, comme si La Bruyère décrivait une terre étrangère. Ce choix de mot contribue à l'effet d'éloignement et de distanciation critique, soulignant le caractère étrange et déviant des mœurs qu'il décrit.

 

 

Le lexique de l’artifice inclut des mots comme « peindre », « étalent », « artifices ». Ces termes soulignent l'accent mis sur les apparences trompeuses et la superficialité. Cet artifice est déjà présent dans le portrait des femmes, qui se peignent et exhibent leur corps de manière ostentatoire.

 

 

La Bruyère se moque des perruques, un élément de costume du XVIIᵉ siècle. L'effet de cette pièce est de masquer les traits naturels des individus, les rendant méconnaissables. On peut parler d’un masque qui participe à la comédie sociale car il symbolise l’artifice et la superficialité des interactions sociales, où les apparences sont plus importantes que la réalité.

 

 

 

Le mot « d’ailleurs » indique un tournant dans le thème du texte, passant de la critique des mœurs humaines à la description d'un rite religieux.

 

 

Les trois acteurs principaux du rituel sont les « grands de la nation », le « prêtre », et le « roi ». Les grands se tiennent debout, le prêtre célèbre les mystères, et le roi se trouve à genoux sur une tribune.

 

 

Le passage est ironique car il décrit un rite chrétien de manière exotique et détachée, comme s’il s’agissait d’une coutume étrange et barbare. L’expression « leur Dieu » crée une distanciation en suggérant que la divinité des chrétiens est spécifique à cette culture, et en la plaçant sur le même plan que les dieux païens.

 

 

La Bruyère crée cette impression en utilisant un ton ethnographique et en décrivant les rites chrétiens comme des pratiques étranges et éloignées. Cependant, cela ne signifie pas nécessairement que le moraliste est athée ; il critique plutôt la manière dont ces rites sont perçus et pratiqués, soulignant l’hypocrisie et le formalisme des grands de la cour.

 

 

Les « grands » tournent le dos au prêtre et aux saints mystères. L’objet de leur contemplation est le roi, situé sur une tribune, vers qui ils semblent diriger toute leur attention et leur dévotion.

 

 

L’expression « tout l’esprit et tout le cœur appliqués » souligne l’adoration des grands. Le roi se trouve « à genoux sur une tribune », en position élevée par rapport aux grands. Symboliquement, cela indique une hiérarchie de dévotion où le roi est vénéré comme une divinité, montrant la subordination des grands et l’idolâtrie de la monarchie.

 

 

Le verbe « sembler » indique l’apparence trompeuse, essentielle à la comédie sociale. Les grands « semblent » avoir toute leur attention sur le roi, mais cette dévotion peut être hypocrite ou simulée, participant à la façade sociale plutôt qu’à une sincère dévotion.

 

 

Le prince se trouve « à genoux sur une tribune ». La figure de style employée est la métonymie, où « tribune » représente à la fois le lieu physique et la position de pouvoir et d’autorité du prince. Cela indique sa fonction de chef spirituel et politique, adoré par ses sujets.

 

 

 

De la ligne 667 à la fin, les phrases sont longues et complexes, comportant de nombreuses subordonnées. Cela crée un effet de densité et de richesse descriptive, renforçant l’aspect ethnographique et détaillé de la description.

 

 

La Bruyère crée cette impression en adoptant un ton distancié et descriptif, en employant un lexique exotique et en utilisant des structures syntaxiques qui rappellent les récits de voyage. L’utilisation de termes comme « contrée », « peuple », et la description détaillée des coutumes renforcent cet effet.

 

 

Le fait que la tribu décrite est sauvage choque les lecteurs de l’époque car elle semble éloignée et exotique, mais La Bruyère révèle qu’il s’agit en fait de la cour française, provoquant ainsi une prise de conscience critique. La distance de « onze cents lieues de mer » souligne l’idée que les mêmes vices et comportements peuvent se retrouver partout, indépendamment de la culture ou de la géographie. Cela correspond à une conception classique de l’être humain, selon laquelle les défauts et les vertus sont universels et intrinsèques à la nature humaine.


Texte

[74]- L’on parle d’une région où les vieillards sont galants, polis et civils; les jeunes gens au contraire, durs, féroces, sans mœurs ni politesse: ils se trouvent affranchis de la passion des femmes dans un âge où l’on commence ailleurs à la sentir; ils leur préfèrent des repas, des viandes, et des amours ridicules. Celui-là chez eux est sobre et modéré, qui ne s’enivre que de vin: l’usage trop fréquent qu’ils en ont fait le leur a rendu insipide; ils cherchent à réveiller leur goût déjà éteint par des eaux-de-vie, et par toutes les liqueurs les plus violentes; il ne manque à leur débauche que de boire de l’eau-forte. 

Les femmes du pays précipitent le déclin de leur beauté par des artifices qu’elles croient servir à les rendre belles : leur coutume est de peindre leurs lèvres, leurs joues, leurs sourcils et leurs épaules, qu’elles étalent avec leur gorge, leurs bras et leurs oreilles, comme si elles craignaient de cacher l’endroit par où elles pourraient plaire, ou de ne pas se montrer assez. Ceux qui habitent cette contrée ont une physionomie qui n’est pas nette, mais confuse, embarrassée dans une épaisseur de cheveux étrangers, qu’ils préfèrent aux naturels et dont ils font un long tissu pour couvrir leur tête: il descend à la moitié du corps, change les 20 traits, et empêche qu’on ne connaisse les hommes à leur visage.

Ces peuples d’ailleurs ont leur Dieu et leur roi: les grands de la nation s’assemblent tous les jours, à une certaine heure, dans un temple qu’ils nomment église; il y a au fond de ce temple un autel consacré à leur Dieu, où un prêtre célèbre des mystères qu’ils appellent saints, sacrés et redoutables; les grands forment un vaste cercle au pied de cet autel, et paraissent debout, le dos tourné directement au prêtre et aux saints mystères, et les faces élevées vers leur roi, que l’on voit à genoux sur une tribune, et à qui ils semblent avoir tout l’esprit et tout le cœur appliqués. On ne laisse pas de voir dans cet usage une espèce de subordination; car ce peuple paraît adorer le prince, et le prince adorer Dieu. Les gens du pays le nomment; il est à quelque quarante-huit degrés d’élévation du pôle, et à plus d’onze cents lieues de mer des Iroquois et des Hurons.

Analyse linéaire

I) Un regard “étranger” faussement naïf

 

Tout d’abord, La Bruyère porte un regard “étranger” faussement naïf sur les habitudes de son temps. En effet le narrateur est certainement un indien du Canada : “des Iroquois et des Hurons”. Le fait qu’il soit étranger à ce qu’il décrit, lui permet d’apporter une critique sur cette société par le champ lexical du jugement “débauche”, “ridicules”. Ainsi le regard subjectif qu’il apporte ancre le récit dans un registre satirique “il ne manque plus”, “leur goût déjà éteint”. La Bruyère souhaite révéler que les Européens sont peu raisonnables, et donne son avis sur cette manière de vivre : pour lui, plutôt que de mener cette vie de “débauche”, il faudrait se tourner vers des choses plus importantes que le simple paraître. 

 

II) La dénonciation du culte de l’apparence

 

La Bruyère fait, dans un second temps, la dénonciation du culte de l’apparence. D’abord chez les femmes : en effet il se moque du maquillage, en particulier lorsqu’il est excessif, qui les enlaidit : “Les femmes du pays précipitent le déclin de leur beauté par des artifices qu’elles croient servir à les rendre belles”. Par la suite il s’attaque aux hommes qui portent des perruques qui les cachent au point qu’on ne les reconnaissent plus : “empêche qu’on ne connaisse les hommes à leur visage”. Pour cela il utilise le champ lexical du jugement : “qu’elles croient servir à les rendre belles”, “comme si elles craignaient de cacher l’endroit par où elles pourraient plaire” ; ainsi que de nombreuses figures d’accumulation : gradations, énumérations : “leur coutume est de peindre leurs lèvres, leurs joues, leurs sourcils et leurs épaules” ; et d’exagération : hyperbole : “ il descend à la moitié du corps, change les 20 traits, et empêche qu’on ne connaisse les hommes à leur visage.”

 

III) La critique de l’organisation sociale

 

Enfin, dans la fin de ce texte, La Bruyère finit par critiquer l’organisation sociale de l’ancien régime : en effet Dieu est au-dessus du roi qui est au-dessus des courtisans qui sont supérieurs au peuple. Pourtant les courtisans de l’époque, censés être tournés vers Dieu, semblent vouer un culte au Roi : ce devrait être le contraire puisque le Roi tient son pouvoir de Dieu. La messe du Roi est donc ridiculisée : “paraissent debout, le dos tourné directement au prêtre et aux saints mystères, et les faces élevées vers leur roi”. Cette critique est accentuée par la chute amusante puisqu’il donne les coordonnées géographiques des peuples indiens pour en souligner l’éloignement, mais c’est en fait de l’éloignement de moeurs qu’il est question ici : “Les gens du pays le nomment; il est à quelque quarante-huit degrés d’élévation du pôle, et à plus d’onze cents lieues de mer des Iroquois et des Hurons”. 

 

Conclusion : La Bruyère veut démontrer que les Européens sont fous par leur coutumes tandis que les Indiens sont raisonnables : en effet il s’en sert d’élément de comparaison pour montrer qu’eux vivent sans se préoccuper autant de leur apparence par exemple. L’éloignement de point de vue “étranger” est un éloignement de la morale et du bon sens que les Européens ont perdu de vue : ils ne voient plus l’essentiel mais se préoccupent uniquement des conventions sociales. 


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Commentaires: 2
  • #1

    Elisouille (mardi, 11 octobre 2022 18:46)

    Merci beaucoup pour cette explication, ca m'a bien aidée pour comprendre ce fragment !

  • #2

    fa.saissihassani@gmail.org (jeudi, 16 février 2023 10:29)

    Bonjour ,
    Je voudrais savoir si vous pouvez me donner la problématique de ce texte ?