Lecture analytique du poème en prose "Le galant tireur" de Baudelaire

Texte
Charles BAUDELAIRE
1821 - 1867
Le galant tireur
Comme la voiture traversait le bois, il la fit arrêter dans le voisinage d'un tir, disant qu'il lui serait agréable de tirer quelques balles pour tuer le Temps. Tuer ce monstre-là, n'est-ce pas l'occupation la plus ordinaire et la plus légitime de chacun ? - Et il offrit galamment la main à sa chère, délicieuse et exécrable femme, à cette mystérieuse femme à laquelle il doit tant de plaisirs, tant de douleurs, et peut-être aussi une grande partie de son génie. Plusieurs balles frappèrent loin du but proposé ; l'une d'elles s'enfonça même dans le plafond ; et comme la charmante créature riait follement, se moquant de la
maladresse de son époux, celui-ci se tourna brusquement vers elle, et lui dit : " Observez cette poupée, là-bas, à droite, qui porte le nez en l'air et qui a la mine si hautaine. Eh bien ! cher ange, je me figure que c'est vous. " Et il ferma les yeux et il lâcha la détente. La poupée fut nettement décapitée. Alors s'inclinant vers sa chère, sa délicieuse, son exécrable femme, son inévitable et impitoyable Muse, et lui
baisant respectueusement la main, il ajouta : « Ah ! mon cher ange, combien je vous remercie de mon adresse ! »
Lecture analytique
Le galant tireur est un poème en prose dans lequel Baudelaire s’amuse à critiquer le mariage avec ironie. Il commence par faire un jeu de mot sur le verbe tuer avec l'expression pour tuer le temps. Il plaisante en disant tuer ce monstre-là en parlant du temps alors qu'en réalité le monstre qu’il voudrait tuer est sa femme. Il sous-entend que tous les maris ont envie de tuer leur femme, avec les mots « ordinaire » et « légitime » qui sont employés ici à double sens. La question rhétorique a pour but d'interpeller le lecteur. L’antiphrase « délicieuse et exécrable femme », est encore une fois ironique. La femme est ici décrite comme la muse de l'homme : cette « mystérieuse femme à laquelle il doit tant de plaisirs, tant de douleur, et peut-être aussi une grande partie de son génie ». Il semble donc que Baudelaire parle de lui-même. L'épisode amusant de la poupée décapitée montre que le poète a besoin d'être sans cesse défié par sa femme car c'est ainsi qu’elle excite sa créativité. Le poète aime sa muse autant qu'il la déteste. Elle est à la fois son ange et son démon.
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